Quel est le rapport entre la forme et le vide ? Ce n’est pas une identité, ce n’est pas davantage une dualité. Le voir en termes de dualité c’est se condamner à la métaphysique : on verra d’un côté les formes – sensibles, mouvantes, impermanentes -  et de l’autre le vide comme une sorte de substance inversée, plus  « vraie » que l’apparence. Ce serait une forme subtile de platonisme. Le bouddhisme a inventé une forme de logique que nous ne connaissons pas en Occident, hormis l’excellent  Pyrrhon. Le rapport entre forme et vide est ni moniste, ni dualiste, mais de non-séparation. Pas Un et pas Deux. Ou encore : ni Un, ni Deux, ni à la fois Un et Deux, ni pas Un et Pas Deux. Etrange logique qui déjoue explicitement le fameux principe de Tiers –exclu.

La forme et le vide sont non-séparés, non-séparables, sans être pour autant identiques. On ne peut les penser l’un sans l’autre mais il ne faut pas davantage les réduire l’un à l’autre, les absorber dans une unité qui détruirait la vérité du rapport.

Je remarque aussi que l’on peut penser de la sorte le rapport entre samsâra et nirvâna. En première lecture – dualiste- on oppose vigoureusement le nirvâna, comme infiniment désirable, au samsâra, conçu comme aliénation, vallée de larmes, cycle infini de la naissance et de la mort. L’impétrant est invité à tout mettre en œuvre pour se détacher de cette malédiction. Remarquons que cette proposition correspondrait à la formule : la forme est vide, moment analytique, crise de l’esprit, doute et séparation. Supposons que notre homme fasse quelques pas vers la libération. Il intègre la notion de vacuité, en fait l’expérience existentielle. Que découvre-t-il ? Que le nirvâna n’est nullement une essence supérieure, un état de béatitude infini, mais plus simplement une forme de non-attachement. Il redécouvre la présence du samsâra, qu’il n’a jamais quitté tout en le quittant. Le monde est toujours là, et lui-même aussi bien, même s’il n’est plus le même, ni lui, ni le monde. « Le vide est forme ». Que conclure ? Samsâra et nirvâna ne sont pas identiques, sans être vraiment différents. lls  sont  non-séparables sans être un. Ni Un, ni Deux, ni  à la fois Un et Deux, ni à la fois pas Un et pas Deux.

Cette étrange logique mérite pleinement notre adhésion. Elle exprime sur le mode de la quadruple négation l’accès à une autre intelligence. Elle déroute, c’est là sa force. Elle inspire une sorte de silence respectueux. Elle est « foudroyante », comme l’était par instant la non-parole du Bouddha lui-même, quand il refusait de répondre aux questions oiseuses. Elle ouvre une brèche dans la représentation, creuse un défilé, et pour certains, elle sera comme cette fleur que Bouddha tendit sans  un mot à Ananda, au moment de sa mort.