Au début les montagnes sont des montagnes : thèse réaliste commune

Puis les montagnes ne sont plus des montagnes : perception de la vacuité universelle : la forme est vide

Enfin les montagnes sont de nouveau des montagnes : le vide est forme.

 

C’est l’école du Mahayana qui a formulé le paradoxe central de la pensée bouddhique. La forme est vide, le vide est forme. La première proposition découle assez bien de la théorie, formulée par Bouddha lui-même, de la vacuité du Moi. Ce que nous appelons le Moi n’est nullement une instance stable, immuable, substantielle et immortelle. C’est un agrégat mobile d’agrégats mobiles et impermanents, les cinq skandas : le corps, la sensation, la perception, les formations mentales, la conscience. Cet ensemble ne constitue rien de permanent, rien qui établisse les conditions d’une survie personnelle. Tout change, tout se transforme, tout ce qui existe est « sans soi » (anatta) et co-dépendant de toutes les autres réalités. Le Mahayana élargira cette idée à toutes les choses existantes : toutes les choses sont vides. « Tous les dharmas sont sans soi ». Cette affirmation vise à ruiner la conception « éternaliste » de ceux qui soutiennent que l’âme est une, substantielle et immortelle. Mais vide ne signifie pas néant ou non-être. Il existe bien des choses, ou plutôt des relations, des processus, des interconnections de processus, mais nous nous garderons de les figer en choses en soi.

Le renversement de la proposition : « le vide est forme » peut surprendre. Comprenons bien. Il ne faut pas substantifier le vide, le transformer en monstre métaphysique, opposant sans discernement le Non-Etre à l’Etre. Cette hérésie, le nihilisme, serait encore pire que la première, l’éternaliste, plongeant ses adeptes dans un gouffre sans issue. Le vide n’est pas un en soi, une substance à l’envers, c’est le statut de ce qui est, ou plutôt de ce qui passe, de ce qui se manifeste, de ce qui apparaît – dans les formes. Si la montagne est vide – de substance – elle ne cesse pas d’apparaître, sous les espèces de ce que nous nommons montagne, et cela est l’évidence même. C’est même, dirai-je, le gage d’une solide santé mentale, ce qui hélas ne se rencontre pas dans toutes les pensées orientales, notamment hindoues, qui versent parfois dans l’absurde.

Il faut prendre ensemble les deux propositions, comme les deux versants d’une montagne : la forme est vide, mais se manifeste comme forme. Il suffit de considérer l’impermanence universelle pour s’en convaincre. Ni Etre, ni Non-Etre. Ni éternalisme, ni nihilisme. Voie du Milieu. Et quel est le bénéfice de cette opération ? Nous libérer du réalisme naïf qui voit partout des objets stables, qui réifie tout, plongeant l’esprit dans une sorte de stupeur devant la  pesanteur infrangible des choses. Mais aussi des métaphysiques de l’ « âme » (atman) qui nous endorment avec le rêve d’une immortalité personnelle. A l’inverse voir en toute chose la fluence, le flux, la mouvance, l’inter-connection nous invite au détachement, à la prise de distance, à la sérénité. Que valent ces opinions pour lesquelles les hommes s’entredéchirent, ces religions de haine et de fanatisme, ces passions enfin qui ne sont que fixations mentales, ivresse et aveuglement ?

Double renversement : de la chose à la vacuité, de la vacuité aux choses, mieux aux processus. A sa manière Bouddha est héraclitéen. Tout coule, rien ne naît, rien ne meurt, tout se transforme. Le sage contemple la fluence des eaux, le calme du ciel, la génération et  la corruption, lisant en soi-même comme dans l’univers immense la loi de la mutation. « Métamorphose » dira le poète. La libération n’est pas l’accès à je ne sais quel paradis des âmes épurées mais la coïncidence paisible et sereine au processus infini  de l’univers.

 

 

Il faut saisir ensemble les deux idées : la forme est vide, le vide est forme. Voie du Milieu, libération  à l’égard des chimères métaphysiques, et des passions. La philosophie spéculative rejoint et éclaire la pratique.

Bouddha est le premier psychanalyste de l’histoire.