Ce sentiment extraordinaire, au petit matin, de se lever avec cette pensée : cela continue, cela continue de saisonner, les choses sont là dans leur duration infinie, et je suis là, moi aussi, à continuer de vivre, de sentir, de penser, de goûter cette liberté si chèrement acquise, conquise de haute lutte ! C’est comme un naufragé, qui se hissant sur le sable du rivage, se découvre neuf et vif, et regardant l’abîme derrière soi, se réjouit doublement de sa délivrance. Voici de belles plages de sérénité, de douce euphorie, d’allégresse intime que je brûle de partager, d’offrir aux amis, de répandre autour de moi comme un  essaim de roses !

« Suave mari magno turbantis aequora ventis » : qu’il est doux, par haute mer, quand les vents tourmentent les flots …de goûter la paix du rivage !

S’y ajoute une sensation très vive de liberté intérieure, toutes affaires cessantes, d’éternelle vacance, de libre disponibilité aux instants que porte la durée dans sa profusion inépuisable. A la constance de la donation du monde s’accorde la permanence d’un savoir sans objet, sûr de soi dans la vacuité universelle.

La forme est vide

Le vide est forme 

Délesté de toute obsession du sens, de toute quête, voici que le monde ne pèse plus, que les choses se font tout doucement à leur propre cadence, rythmant la gestation et le cours, développant leur processus propre, leur physis dans la durée, selon l’ordre du temps. Rien ne distingue plus le temps de l’éternité dans le déploiement infini : « il y a ». Et comme on dit dans Homère : « ce qui était, ce qui est et ce qui sera », la chair vivante du monde sensible, et ma chair dans le cours du monde.

De ce savoir sans objet les premiers penseurs de la Grèce nous ont donné une admirable leçon. Voyez le Fleuve d’Héraclite : les mêmes eaux et pas les mêmes eaux, la fluence infinie, régularité et ruptures, continuité et discontinuité, rythmes et périodes, et l’eau coule toujours et encore, et tout va et tout se transforme. « l’Aïon est un enfant qui joue » : ce que nous appelons le temps est rapporté à ce qui le porte et l’emporte, fondu dans le corps de la durée, dissous dans la constance d’un processus infini.

Empédocle glorifie les Eléments incréés, agissant sans relâche dans la fusion et le mélange :

   « D’eux sort tout ce qui fut, ce qui est, ce qui sera

   Par eux germent les arbres, les hommes et les femmes

  Les bêtes et les oiseaux, et les poissons que nourrit l’eau

  Et les dieux longévifs, les premiers par le rang ;

  Car ils sont toujours mêmes, et courant les uns à travers les autres

  Deviennent choses diverses : tout changement que porte le mélange » (frag 63).

 

En deçà des variantes c’est toujours la même intuition fondamentale, la vision étonnée de la même vérité. C’est nous qui construisons de fallacieuses distinctions où nous nous empiégeons. C’est le simple qui est le plus difficile, et le plus rare.