Notre philosophie présente, ou ce qui en tient lieu, s'obnubile sur la question de l'homme, de la société, de la gestion économique et politique : anthropocentrisme et anthropocène, ce dernier terme, tout récent, définissant le surgissement d'une nouvelle ère géologique dans laquelle l'humanité, avec ses innombrables interventions technologiques, agit sur le milieu naturel comme un acteur à part entière, modifiant progressivement les équilibres et créant un monde inédit, mi-naturel mi-artificiel dont nous voyons déjà les effets. Cette évolution nous entraîne dans l'inconnu, et toutes les anciennes conceptions du rapport entre l'homme et la nature semblent voler en éclats. On voudrait penser ce phénomène, l'analyser dans ses composantes et en régler le cours, mais la course engagée s'emballe, déjoue toutes les prévisions. Les forces à l'oeuvre échappent à tout contrôle. Plus que jamais on mesure l'impuissance de la pensée face aux véritables puissances de ce monde.

Ce n'est pas nouveau, mais c'est sans doute plus grave, à moins de supposer qu'une sagesse secrète dirige le processus. Mais qui aura la naïveté de le croire ?

Entre résignation et révolte muette, entrecoupées de réactions impulsives et inefficaces, l'homme d'aujourd'hui, lorsqu'il n'est pas directement acteur et décideur, s'inquiète, s'interroge, et le plus souvent se résigne. Que peut-il, lui, le pauvre bougre entraîné dans un tourbillon, si ce n'est songer et ruminer, comme le lièvre de la fable :

      Un lièvre en son gîte songeait

      Hé que faire en un gîte à moins que l'on ne songe ?

Je suis moi aussi perpétuellement déchiré entre la tentation de l'action - mais laquelle  ? - et le repli contemplatif. A vrai dire je serais plutôt, de nature, enclin au retrait montanien dans ma "librairie", regardant de loin mon ménage et le mouvement du monde. Et tantôt me reprend l'inquiétude, le désir de me rendre utile, de contribuer à la réflexion collective, de marquer au moins ma répulsion pour le monde qui se prépare, mais qui suis-je, par le chien, pour prétendre comprendre quelque chose à ce qui se manigance dans notre dos, et dont demain nous verrons les funestes effets ? D'autant que tout n'est pas négatif, qu'il y a évidemment de bonnes technologies, comme ces piles qui sustentent des coeurs fatigués, des prothèses multiples et miraculeuses qui sauvent des vies, et tant d'autres améliorations incontestables. "De quoi vous plaignez-vous ?" dira-t-on. Reste qu'à tort ou à raison je m'inquiète. Le plus grave je le vois dans l'accélération incontrôlée. Et je repense à l'image que proposait Sloterdijk : comment descendre d'un escalator que rien ne peut arrêter, et qui vous entraîne dans un espace que vous n'avez pas choisi ?

Ma foi, par temps gris, revenons à nous-même, resserrons-nous sur ce qui dépend de nous. Nul ne commande la marche du monde, qui va où il veut, tempêtant et soufflant. Je me resserre, et me resserrant, je m'ouvre à la véritable dimension de la vie. Ce que les Anciens philosophes avaient de plus précieux, et qui est de tous les temps, c'est l'idée que l'homme, s'il est par un côté inscrit dans le social, l'économique et le politique, se peut libérer de ces occupations et se tourner vers la grande nature, en qui il reconnaît sa véritable place. Dans le brahmanisme par exemple, on distinguait quatre étapes de l'existence : la formation, l'action familiale et sociale, le retrait méditatif, l'absorption finale dans la splendeur du Brahman. Ainsi conciliait-on les deux registres, vita activa, vita contemplativa. J'en suis à la troisième étape, je n'ai aucune nostalgie de mon existence passée au service de l'enseignement, et je me prépare doucement à la quatrième, qui ne saurait tarder bien longtemps. Et je pense très sincèrement que l'absorption finale est la véritable destination de l'humain, qui dans cette fusion définitive accomplit la plénitude de son essence. Je ne désire pas spécialement la mort, je n'y vois et n'y espère rien, une autre vie moins encore, mais je m'en tiens à l'idée que le non-vivre n'est pas un mal, mieux, qu'il est dans l'ordre du Temps de revenir à l'indéterminé dont je suis issu.

Pariodiant et corrigeant le fameux distique du Silène :

            "Le plus grand mal c'est d'être né, mais si tel est ton sort

             Retourne, sans hâte ni aigreur, dans le lieu d'où tu vins". 

Si le Temps linéaire (Chronos) est la norme du social et de l'existence normée par le social, c'est un Temps tout autre que nous découvrons dans les profondeurs de notre conscience, cet Aïon éternel qui est la loi de la Nature, laquelle ne s'attache à aucune des formes qu'elle crée, les jette dans le risque de l'existence, les laisse se défaire une à une, avant d'en absorber les débris pour de nouvelles combinaisons.

Aïon me guérit de Chronos. La contemplation de l'infini me guérit des aléas du fini. Dans l'Aïon, violence et beauté n'ont pas de fin, pas plus que la vie et la mort.