« Mourir sans périr c’est la Longue Vie ». Comment entendre cette énigme de Lao-Tseu ? On sait que les Taoïstes ont forgé cette notion de Longue Vie, dont le sens nous échappe encore. Parfois ils parlent même des Immortels, ces figures emblématiques de la sagesse. Mais je ne crois pas que cette notion d’immortalité soit à prendre au pied de la lettre. Ce n’est pas le sujet individuel qui accède à l’immortalité, ce qui serait absurde, mais une certaine qualité de vie, une excellence dont le sage est le porteur impersonnel, porteur –porté par une instance qui le contient et le dépasse infiniment. C’est dans la même veine qu’il faut entendre l’opposition entre mourir et périr. Les « dix mille êtres » naissent, se développent et meurent de leur mort naturelle, se remplacent à l’infini dans le mouvement créateur et destructeur de l’univers. Rien de choquant dans cette évidence : la mort des uns fait la vie des autres, les feuilles tombent à l’automne et d’autres feuilles, au printemps, viennent à la vie. Lorsque Tchouang Tseu apprend la mort de son épouse il se met à chanter, non par esprit de vengeance, mais parce qu’il se soumet à la loi du Tao. Dans la vision taoïste la mort ne s’oppose pas à la vie, mais à la naissance, qui se répondent harmoniquement dans le vaste cycle de la vie.

Le vrai danger c’est de périr. Ce terme exprimerait la dégénérescence qui gagne celui qui se néglige, qui perd la puissance vitale, qui décline, qui se rabougrit dans la tristesse et la désolation. Celui-là s’égare en dehors de la Voie, et de la Vie, les deux termes étant presque synonymes. Toute la thérapeutique taoïste est de lutter contre la déperdition d’énergie, par l’hygiène physique et mentale, par l’exercice et la méditation. On travaillera à spiritualiser l’énergie, à la faire circuler du bas vers le haut, à décanter, à exprimer la quintessence par quoi l’adepte se met en contact avec l’esprit universel. C’est ainsi que se fait l’immortalisation, par une participation mystique aux éléments éternels : le sujet, comme entité distincte et individuée, se dépasse et  se métamorphose  dans  l’universel.

Il est remarquable qu’Empédocle dise en termes helléniques la même aspiration : les éléments incréés, éternels et divins constituant toutes choses, et soi-même au premier chef, l’homme peut découvrir en soi-même la source de toute créativité, s’identifier à la puissance trans-personnelle et gagner de la sorte une quasi-immortalité. Il peut bien mourir, comme meurent toutes choses au monde, mais il ne périt pas.

Ces hautes pensées nous invitent à une conversion du regard : plutôt que de méditer interminablement les processus de décomposition, le périr funeste qui emporte la  vie individuelle, l’homme est convié à se resituer dans la vie universelle, comme moment singulier d’un devenir qui n’a ni début ni terme. Cela ne supprime en rien le tragique de la disparition, à la quelle il n’est nul remède, mais opère un déplacement remarquable : le vrai sujet ce n’est pas le Moi individuel, c’est le Tao, ou pour parler grec, ce Logos qui exprime tant bien que mal l’inépuisable créativité de la Nature.