Retour à la singularité. La singularité c'est du réel sans concept. Du réel dans la mesure exacte où existe un être dans le monde, qui a fait son apparition concrète (genesis), située dans l'espace et le temps, qui se développe selon sa propre logique interne (phusis), résiste aux agressions du dehors, un certain temps, puis décline et se désagrège. Tout ce qui est composé se décompose selon l'ordre du temps. A cela il n'est nulle exception. C'est la loi du réel. La singularité est une composition plus ou moins homogène, homéostatique, réelle, et qui est soumise aux lois ordinaires de la nature, qui est tout le réel.

Sans concept : cela signifie que cette "nature" du singulier, s'il est toujours possible d'en parler de l'extérieur, la décrire ou l'analyser, échappe à toute conceptualisation, puisque le concept ne fait que fixer des traits généraux, manquant nécessairement à dire ce que la singularité a précisément de singulier. Chaque arbre est unique, quand le concept est général et abstrait, vocable conventionnel, notation commode et fallacieuse jetée sur la diversité infinie du réel. En toute rigueur, de la singularité on ne peut rien dire : le réel est silencieux, alors même qu'il nous fait beaucoup parler.

Des astrologues prétendent écouter le discours des étoiles et en tirer des enseignements pour notre conduite. Plaisante science que celle-là! Mais les étoiles ne parlent pas, et l'univers pas davantage. Je veux bien que l'on dégoise sur la "musique des sphères", mais ce n'est là que fantaisie conçue pour apaiser nos angoisses. Et je préfère encore le mot de Pascal effrayé par le silence des espaces infinis.

De cette proposition générale de la singularité sans concept il faut hardiment tirer les implications. Si l'identité se parle et se commente à foison - voir nos débats politiques - la singularité est muette. Je me heurte ici à une barrière infranchissable, qui interroge la nature même du langage. Le mot n'est pas la chose, il n'en est même pas la copie ou la transposition sonore. Le concept de "chien" n'aboie pas. Le langage fait système, dans un renvoi indéfini du mot à un autre mot, et si tel mot fait référence à une réalité sensible c'est encore par convention. On pourrait imaginer un système de signes totalement autonome, fermé sur soi qui jamais ne désignerait quoi que ce soit de réel, pure logomachie sans référent. Il n'en serait pas moins opératoire dans sa logique propre. Dans le langage courant, qui évite ce délire, c'est par les "points de capiton" que le dire rejoint conventionnellement une réalité donnée : par exemple si je dis chien tout le monde fait la liaison instantanée entre le mot (le signe linguistique) et cette brave bête de nos villes et de nos campagnes. Toute langue digne de ce nom fonctionne de la sorte : des points de capiton viennent régulièrement ponctuer le discours et le rattacher au sensible, nous évitant de parler sans rien dire (et encore, voir nos politiciens!). Mais, sur le plan qui nous occupe, cela ne change pas grand chose à l'affaire : le mot n'est pas la chose.

Allons plus loin, et tant pis pour nos habituelles certitudes. La singularité est sans concept, sans mot adéquat. Elle fait parler mais elle ne parle pas. Nous tournons autour, mais ne la saisissons pas. Et revoilà Pyrrhon : "les choses sont également immaîtrisables, indécidables, sans critère", et j'ajoute : inconnaissables. De ma propre singularité je ne puis rien dire sauf qu'elle est, qu'elle est moi, ou que je suis elle. Mais c'est là encore trop dire : taisons-nous, écoutons, laissons-agir. "Le Tao que l'on nomme n'est pas le vériatble Tao".

La singularité est hors-sens, Ab-sens. La question du sens est induite-introduitre par le langage. C'est en tant qu'êtres parlants que nous produisons, exigeons du sens. "Pour-quoi travaillez-vous? Qu'est ce qui vous fait jouir?". Mais il n' y a pas de pourquoi pour la singularité. Elle est, voilà tout. A ce niveau pré-linguistique, hors-linguisitique, nous sommes comme les roses. "La rose n'a pas de pourquoi.(Angelus Silesius), et je dirai volontiers la rose n' a pas de pourquoi et c'est en cela qu 'elle est la rose. Et de même pour nous, si du moins nous consentons à cet extravagant voyage vers l'originaire.

Ab-sens, la singularité ne signifie rien, n'exprime rien, ne renvoie à rien. C'est nous qui projetons partout de la signification en vertu (en vice? ) d'un conditionnement si général et si ancré que nous ne parvenons plus à penser hors-rapport, hors finalité. Stravinski eut un jour ce mot fameux qui fit beaucoup gloser : "la musique n'exprime rien". Pourquoi vouloir que le musicien exprime ses chagrins d'amour, sa solitude, ses aspirations, ou qu'il témoigne des horreurs de la guerre? Le musicien fait de la musique, il devient musique, et cette musique se passe bien de ratiocinations, de verbiage et de palabres. Devant elle, même le psychanalyste, qui a tant à dire sur tout et son contraire, se voit réduit au silence (Freud dixit, qui n'aimait pas la musique, on voit un peu mieux pourquoi). La rose est à sa manière une musique! 

Nous voilà devant les choses, chose nous-mêmes dans une suite incompréhensible et silencieuse de choses. Ici se fait silence, et tous nos discours ne témoignent plus que notre impuissance, à moins que, ô merveille, nous fassions retour à l'épaisseur sensible des choses. Le poète a quelque intuition de cela, mais trop souvent il parle trop. J'aime cette phrase de Sacha Guitry: le silence, après Mozart, est encore du Mozart. Si Mozart peut nous conduire à ces décours où l'enchantement de l'art ouvre au silence du monde c'est qu'il est l'artiste absolu, chez qui la plus petite différence entre le son et le silence finit par s'abolir dans la continuation solitaire et silencieuse de la musique.