"L'homme ordinaire augmente tous les jours

   Le sage diminue tous les jours".

D'une certaine manière, contrairement à tous les poncifs en usage, il s'agit bien de décroître pour revenir à une sorte de disposition native, antérieure à toutes les idées, à tout vouloir d'être ou de paraître, consommant une manière très spéciale de désubjectivation, voire d'indifférence universelle. Une telle entreprise ne trouvera nulle part, dans ce monde, approbation ou compréhension, tant elle heurte le sens commun, prenant à rebrousse-poil toutes les valeurs admises. Elle ne peut être que singulière, radicalement. Par chance elle est si secrète, si intime, si inapparente que nul, du dehors, n'en perçoit le travail, et moins encore les effets. Au pire l'individu qui s'y livre passera-t-il pour un imbécile heureux, au mieux pour un orginal. Mais celui-là est bien le seul à savoir de quelle vérité il retourne.

Je trouve dans Groddeck une indication intéressante, lorsqu'il oppose résolument la personne à l'individu. La personne, c'est selon l'étymologie le masque, personnage de comédie ou de tragédie, acteur social, normé par la culture et le langage. L'individu serait l'originaire naturel, ou, selon sa terminologie, le ça, l'organisme somatopsychique antérieur au façonnage, et qui, en dépit des déformations ultérieures, continue obstinément d'agir selon sa logique propre. Les maladies résultent de la lutte entre les deux puissances, le naturel et l'acquis. La thérapie groddeckienne vise à libérer la puissance de l'individu en réduisant l'action pathogène du refoulement, qui structure le personnage.

On peut toujours, jusqu'à un certain point, s'adapter aux normes sociales, jouer son personnage, à condition que l'on dispose, par devers soi, de sa propre vérité singulière.

Cette vérité-là ne s'entrevoit qu'au terme d'un gigantesque détour qui consomme la boucle dans un mouvement rétrograde. Lao-Tseu l'indique en son verbe rocailleux : faire retour, contempler le retour, alors que la logique du monde est de s'extraire, d'ex-sister, d'aller par les sentes de gloire et de puissance. C'est là se perdre en croyant se gagner. L'écart va croissant entre l'être et le paraître. A la fin il ne reste qu'une baudruche sonore, pleine de vent et de rumeurs.

Mais pourquoi revenir ? Pour retrouver ce sujet virtuel ignorant de soi qui s'est perdu en cours de route, qui s'est aliéné au discours de l'autre, qui voulut se faire reconnaître au prix de son renoncement, qui entama une longue carrière de souffrance, mais qu'aujourd'hui, délesté de tout ce fatras étranger, je retrouve - ou plutôt je trouve puisqu'il n'a jamais pu s'affirmer de soi - le retrouvant, enfin, je me trouve : j'étais là et ne le savais pas, j'étais en gésine, présujet plutôt que sujet, et de le retrouver, de le reprendre, de le réactiver, me voici dans ma singularité indiscutable. Je puis dire comme Descartes, mais dans un sens très différent : je suis j'existe.

C'est la chance souvent méconnue de la vieillesse. Eh quoi, il faut bien qu'elle ait aussi quelque avantage, elle qui s'énonce ordinairement comme perte et dépérissement. Je me réjouis d'avoir pu atteindre cet âge canonique où le regard peut embrasser une vaste période, y décerner quelques lignes de force, y lire un certain ordre de croissance et de décroissance, suffisamment pour me déprendre de quelques illusions, et surtout pour ce grand voyage mental qui m'aura permis, au terme du grand retour, de boucler la boucle rétrograde - et là, à l'orée des choses, de regarder tourner le monde.

Le vieil homme assis sur le seuil de sa maison, pendant que tous s'agitent de droite et de gauche, regarde tranquillement la pente douce qui mène à la rivière. Dans la tiédeur du crépuscule quelques chevaux paissent en secouant leurs queues noires, des merles chantent, le soleil lentement s'abîme dans le sang d'Occident. La nuit, bientôt, égalisera toutes choses dans la profondeur.