L’ouvert est ce qui s’ouvre dans un espace sans qualités préconçues dans l’au-delà de la représentation.

Par représentation j’entends la vision que nous avons forgée de ce que nous appelons la réalité : images construites par le passé et qui déterminent notre perception présente, symboles, mots, concepts, notions, opinions, jugements, constructions mentales de toutes sortes, de toute origine, issues de notre langage, de notre culture, de notre expérience. Toutes ces constructions mentales sont des héritages dont nous ne mesurons pas la puissance tant ils nous semblent évidents, allants de soi, alors qu’elles sont de simples constructions, dont la relativité nous apparaît quand nous voyageons et que nous nous sommes confrontés à d’autres codes, tout aussi valables que les nôtres. Il en ressort que rien ne garantit la valeur d’un système de représentation, si ne n’est l’usage. Autres pays, autres mœurs, autres valeurs – autre vision du monde. C’est essentiellement la langue qui détermine notre perception, qui nous faire lire les choses à travers le prisme du vocabulaire et de la grammaire. A titre d’exemple : les langues occidentales déterminent les objets à partir du verbe être : « le ciel est bleu ». Mais comment raisonne le Chinois qui ne connaît pas ce verbe, et qui perçoit des processus là où nous classons les objets en catégories ? Chaque langue repose sur un impensé qui la structure comme système de représentation. (Voir François Julien).

La question devient : est-il possible d’accéder à un au-delà, ou un en-deçà de la représentation commune ? Nietzsche disait que nous sommes prisonniers de la grammaire. Certes, et de bien d’autres choses encore !

La question de l’ouvert est posée par les poètes : Hölderlin et Rilke. Mais dans un autre registre par Schopenhauer qui écrit bien : « le monde comme volonté et représentation». Il pose clairement la question : le monde n’est-il que ce que je vois et perçois, réductible à la causalité phénoménale qui organise notre perception ? S’observant lui-même dans son corps, non le corps représenté- mais le corps vivant, sentant, voulant, il pense découvrir la racine ultime de toute chose dans cette puissance invincible du vouloir-vivre. Mais le vouloir vivre n’est pas l’ouvert, c’est même sa négation absolue. Quoi de plus tyrannique, de plus aveugle, de plus absurde que cette volonté sans but, qui ne veut rien si ce n’est sa propre continuation à l’infini ? Ce vouloir vivre a toutes les caractéristiques du Samsâra : répétition, conditionnement, enchaînement. Schopenhauer parle lui-même de la roue d’Ixion qui tourne indéfiniment sur elle-même, entraînant tout un chacun dans la ronde insensée d’une aveugle prédestination.  Mais Schopenhauer lui aussi rêve d’une échappée dans l’ouvert, dont les prémices se donnent dans la contemplation artistique, laquelle nous libère momentanément du vouloir, et surtout dans un ascétisme moral qui nous délivrerait de la tyrannie du désir. Or Schopenhauer n’est pas Bouddha. Il rêve en artiste de la vie, s’abstenant soigneusement de l’abstinence ! L’ouvert, chez Schopenhauer reste une intuition musicale. Il ne franchira pas le Rubicon de la représentation.

L’ouvert serait-il à jamais une fantaisie de poète ? Je ne le pense pas. Aussi faudrait-il aborder la question sous un angle tout autre.

Quoi que l’on dise ou fasse la représentation ne peut absorber la totalité des choses. Quelles que soient les puissances et les ambitions de notre esprit qui se propose de tout saisir dans une théorie d’ensemble, il reste un reste, et ce reste c’est le réel en tant que tel, « skandalon », pierre d’achoppement, obstacle infranchissable. Cela résiste, cela est, et ne cesse d’être, d’insister : « il y a » - quoi ? Eh bien je ne sais pas, mais « il y a ». En termes grecs c’est l’Apeiron, c’est « esti gar einai », c’est « to pan » ou « panta rhei » Voir Anaximandre, Héraclite, Parménide ou Démocrite.  La formule peut-être la plus énigmatique et la plus belle demeure, à mes yeux, l’Apeiron d’ Anaximandre, celle qui dit le plus avec le moins, avec une absolue pureté, un dépouillement sans exemple : a-peiron : le sans limite, celui qui contient toute chose limitée dans  l’illimitation de sa provenance infinie, dans son jaillissement , son déploiement et sa fin, les engloutissant à mesure et les jetant à mesure dans le Temps et la Nécessité. La philosophie aurait pu s’arrêter là, car tout était dit, en un seul mot. Mais il est vrai aussi que chacun des successeurs devait repenser la chose par soi et pour soi, et que dès lors chacun invente sa propre démarche et crée sa propre dénomination. Par quoi on voit également qu’il n’est aucun terme adéquat pour désigner ce qui par essence échappe à la langue, la subvertit dès l’origine, l’exposant au dérisoire de la nomination impossible. Aussi, bien plus tard, Pyrrhon, tirant les leçons de ces approximations, nous invitera – t-il à suspendre notre logos, et à pratiquer l’aphasie.

Non, l’ouvert n’est pas une rêverie de poète, c’est même l’aventure mentale et philosophique majeure, celle qui conditionne de fait le philosopher dans sa rigueur et sa vérité.

Que nul n’entre ici qui n’ait fait l’expérience du réel !