Il est fort remarquable, et peu remarqué, qu’Epicure, dans son célébrissime Tetrapharmakon nous propose  certes une voie vers le bonheur, l’eudaimonia, mais dans le même temps en suspende la réalisation. Rappelons les quatre propositions : les dieux ne sont pas à craindre, la mort est sans rapport avec nous, le plaisir est accessible par les voies naturelles, la douleur peut se supporter. Sur ce dernier point Epicure conseille de faire ce qui est en notre pouvoir pour réduire la douleur par l’hygiène de vie, la médecine et la sagesse pratique, mais il est parfaitement conscient que la douleur n’est pas totalement réductible. Quoi que nous fassions il y a toujours un reste, une part inéliminable, un quotient de déplaisir avec le quel il faut compter, et composer. Aussi dit-il : supporte ce que tu ne peux éliminer ni réduire,-  reconnaissant par là les limites de la médecine, et de la sagesse, quelle qu’en soit par ailleurs l’excellence. La sagesse ne peut pas tout, elle ne fait pas de nous des dieux, et c’est sagesse encore, et la plus haute, de reconnaître l’infirmité de notre nature, notre dépendance à l’égard de l’extérieur, du climat, des furies météorologiques, des aléas de la fortune et de la méchanceté des hommes. Dans un univers d’incertitude maximale, physique et politique, on peut réduire les risques, mais non les supprimer. On peut cultiver la prudence pratique, la sagesse et l’amitié, on peut bâtir le jardin philosophique, mais un tyran peut fermer l’école, enfermer les sages. Et puis, et avant tout il y a les maladies, que combat une médecine conquérante, mais elle ne peut pas tout, Epicure le sait bien, lui qui souffre si souvent dans son corps. Et certes, il est extrêmement utile de construire une philosophie admirable, merveilleuse de clarté, de sobriété et d’efficacité, comme il fit, mais l’extrême intelligence, la plus fine des analyses ne nous évitent pas les heures sombres de doute, d’angoisse, de morosité, de désespoir. Seule une bête ignare peut se contenter de nourriture pour accéder au bonheur. Oui, il y a un reste, et aucun programme de félicité ne saurait le contester sans sombrer dans l’imbécillité.

En termes plus modernes je dirai que ce reste est structurel : dans notre quête des biens de ce monde nous sommes constamment menacés de deux excès contraires, la rareté et l’excès. On se plaint de la rareté, on s’imagine que l’abondance va assécher la plainte, combler le déficit, égaliser les conditions, satisfaire, garantir une paisible jouissance. Mais l’excès est tout aussi funeste, si par là on tarit toute aspiration, brime tout élan. Epicure mettait en garde contre la passion de savoir, de pouvoir, de prévoir, d’amasser, de conquérir : science sans conscience n’est que ruine de l’âme. Il faut maintenir de la pauvreté, de la frugalité, de la tempérance, - remarques de bon sens, mais plus encore recommandations d’hygiène. Le psychiatre Epicure connaît les hommes, connaît la souffrance de l’avidité, de la domination, de l’hubris collective et privée. On croit, on veut croire que les « choses vont s’arranger», mais elles ne s’arrangent nullement, et, peut-être bien est-il souhaitable qu’elles ne s’arrangent pas trop.

On dira sans doute : mais enfin pourquoi diable voulez-vous qu’elles ne s’arrangent pas ? Pourquoi maintenir cet écart entre le désir et la satisfaction, qui manifestement est cause de tant de maux ? Je réponds : ce n’est pas l’écart qui est cause de maux, mais notre illusion tenace, notre ignorance qui nous fait espérer le zéro d’écart, qui serait la mort du désir et la fin de la pensée. Tout programme de bonheur, en première lecture, est une illusion, aimable et dangereuse, sauf à opérer un renversement, que voici : révisant notre conception spontanée du bonheur nous dirons que le bonheur, s’il existe, n’est pas le régime de la pleine et constante satisfaction mais l’intégration du déplaisir inévitable dans une économie psychique du contentement.

Parodiant les baroques syllogismes bouddhiques je dirai :

             Le bonheur est la pleine satisfaction de toutes nos tendances

             Or Epicure exprime l’idée qu’une telle satisfaction est impossible

             Donc Epicure nous donne la mesure de la pleine satisfaction, qui est le bonheur.

La vraie philosophie pense le reste, ce quelque chose qui échappe à la prise, à toute prise, et qui est de l’ordre du réel. En quoi elle n’est pas une farcissure idéologique, un catalogue de recettes,  une  sophisticaillerie  hallucinée.