Un lecteur m’écrit : « Quand le mot manque la pensée peut le créer ». Intervention judicieuse, certes, puisque c’est exactement ce que font les philosophes en créant des concepts qui saisissent et expriment une vision nouvelle et originale de la réalité. L’atome de Démocrite, la durée de Bergson, le Vouloir-Vivre de Schopenhauer sont de belles et fécondes créations qui nous donnent à penser ce qui avant eux restait inaperçu. Le concept est un révélateur. Le penseur agit comme le poète : il fait exister, il impose une vision, il crée un monde nouveau. Chaque penseur original nous livre une intuition féconde qui augmente la joie d’exister. C’est ce que dit Nietzsche au sujet de Montaigne : « Qu’il tel homme ait écrit augmente le plaisir d’exister en ce monde » (Je cite de mémoire).

Cela dit, il reste le problème de fond. On peut toujours serrer de plus près l’énigme, multiplier les approches, pousser de plus en plus loin l’aiguillon et le poinçon de l’analyse, affiner les concepts, -  ce qu’on pense et dit reste à jamais séparé de ce qui est. J’aime cette phrase bouddhiste : « si tu comprends, les choses sont ce qu’elles sont. Si tu ne comprends pas, les choses sont ce qu’elles sont ». En quoi la philosophie bouddhique est bien plus fine que les nôtres. Elle pose l’impossible au cœur de la recherche, marque d’un trait ferme la limite indépassable de notre pensée. Le problème n’est pas tant de créer des mots nouveaux que de reconnaître la faille éternelle qui sépare le mot de la chose.

A partir de là on distinguera deux familles irréconciliables dans le champ de la philosophie. La première suppose un progrès indéfini de la recherche par quoi la vérité serait de mieux en mieux pensée, de mieux en mieux dite. Une réconciliation à l’infini, entre dire et être, se profile à l’horizon, chaque intuition nouvelle opérant un saut qualitatif qui nous rapproche de la vérité. Mais ce modèle est celui de la science. Quant à moi je ne vois pas en quoi Bergson serait plus vrai qu’Héraclite, au motif qu’il écrit vingt siècles plus tard. Il en est de la philosophie comme de l’art : la peinture de Picasso est-elle supérieure à celle de Fra Angelico ? Chaque philosophe, comme chaque artiste est placé à l’origine, et c’est dans l’absolu de l’originaire qu’il opère comme créateur. Art et philosophie ignorent nos catégories de progrès cumulatif et d’évolution historique. Là encore le bouddhiste a raison : chaque matin commencer la méditation nouvelle, éternel débutant, à l’orée du monde.

La seconde famille de penseurs se situe résolument face à l’énigme, prend acte de l’impossible, et, dans la lignée de Démocrite, déclare le primat de l’abîme. La vérité n’est pas le progrès asymptotique du savoir. Ce qui est à dire c’est que le dire n’est pas le réel, ni son double, ni son image. Le réel est le réel, hors langage. Cette proposition, d’apparence tautologique, est d’une terrifiante éternité. Elle dissout tout espoir de réconciliation, de maîtrise et de savoir. Elle ruine toue consolation édifiante, toute idéologie. Elle sape à la base toute tentative de récupération scientiste ou politique. Elle ré-ouvre  la béance que vingt siècles de philosophie idéaliste ont tenté de combler.

Le mot qui manque manquera toujours. La seule chose que l’on puisse faire c’est de mieux dire, non point l’être ou le savoir de l’être, mais la raison du non-dire. Etrange dire, qui ne dit rien, si ce n’est que le dire échoue à dire. C’était, soit dit en passant, l’inspiration centrale de Pyrrhon.