Le jour tourne à vide

                                 Autour de la nuit profonde

                                 Je rêve en aveugle

                                 Il manque le mot exact   

                                 Qui accointe ciel et terre.

 

 

Il manque le mot exact. Sans doute est-il à manquer toujours. Non par pauvreté de langue, mais de structure. Chaque mot renvoie à un autre, qui renvoie à un troisième, dans une ronde interminable, sans atteindre jamais le réel, décidément hors langage. Mais alors, toute notre production langagière n’est-elle pas un gigantesque délire qui s’épuise à vide dans le cercle de la tautologie ? Le langage ne ferait autre chose que dériver sans fin dans une sorte d’hallucination sonore, sans contact aucun avec les choses, ni avec le sujet lui-même, extérieur par nature à toute prise, indicible et innommable ?  Nous sentons bien que cela ne saurait être ainsi, sauf à déclarer que la psychose est le régime ordinaire de l’humanité.

Nous parlons, nous parlons, mais de quoi parlons-nous ? C’est le problème de la référence : comment savons-nous de quoi nous parlons, si ce n’est par convention ? Ceci est un arbre, ceci  une fleur. Il suffit d’un accord communautaire qui fixe le signifiant dans son rapport à la chose, rapport à la fois arbitraire et nécessaire (De Saussure).

Epicure a posé clairement le problème : « Il est nécessaire que, pour chaque son de voix, la notion primitive soit sous le regard et n’ait en rien besoin de démonstration, si toutefois nous devons avoir à quoi rapporter ce qui est objet de recherche ou de doute, c’est à dire d’opinion » (Lettre à Hérodote, 38). La culture humaine repose sur ces évidences premières de la sensibilité et de la perception, qui découpent dans la continuité du réel des objets repérables, la nomination fixant ce rapport pour l‘ensemble du groupe parlant. Les données de la nature se renforcent par la convention sociale et culturelle.

Cette position est fort satisfaisante pour la nomination des choses extérieures. C’est le minimum indispensable à fonder la communication utilitaire et usuelle. Mais elle ne résout pas la question de l’ordre psychique,   comme on voit par l’exemple des psychotiques, dont le langage ne trahit pas les lois de la désignation commune (un chien reste un chien), tout en dérivant vers une interprétation délirante des faits, et de leur propre univers intérieur. Il ne suffit pas de nommer correctement les choses, il faut encore que leur statut ne soit pas faussé, comme c’est le cas dans les interprétations paranoïaques, où le moindre geste et la moindre parole deviennent des signes évidents de malversation ou d’intention hostile.

Cette difficulté est abordée par Lacan dans sa théorie du point de capiton. Il faut que dans l’inconscient du sujet le signifiant soit noué, « capitonné » à un réel, de manière à fonder une juste distribution de l’ordre symbolique. Si le sujet connaît de naissance sa mère, il n’en va pas de même du père, que rien ne désigne comme tel si ce n’est la parole (de la mère) : « voici ton père». On voit d’emblée la portée de ce positionnement, par quoi l’accès à la dimension triangulaire et culturelle est amorcée. Le père ne se soutient que de cela, qui n’est qu’un signifiant, mais qui entame le processus signifiant dans son ensemble. D’où le concept si important de « métaphore paternelle », levier essentiel de la mise en orbite du système symbolique. La difficulté que je vois toutefois, c’est que la parole de la mère précédant celle du père, il en résulte logiquement que l’accès au symbolique relève d’abord de la mère, et de sa position subjective dans l’ordre symbolique inconscient. Métaphore paternelle si l’on veut, mais sur la base d’une métaphore plus ancienne, celle du positionnement de la mère face à son propre père. Ce qui expliquerait les ratages symboliques, et les catastrophes psychiques succédentes,  par les accidents de transmission généalogique et familiale. Voir la tragédie grecque, le destin des Atrides par exemple.

Quoi qu’il en soit, la métaphore paternelle ne fonde rien d’autre que la socialisation du sujet, sa participation possible au jeu culturel. Elle ne résout  pas le problème métaphysique : les choses restent les choses et les mots restent les mots, sans qu’un rapport satisfaisant puisse être découvert. C’est une illusion tenace de l’ancienne philosophie, chez Platon au premier chef, que de croire que le mot exprime l’essence de la chose, son Idée, son Eidos, selon une correspondance nécessaire. Penser serait saisir les essences et les déposer dans le concept, comme savoir de l’être. Je ne saurais partager cet optimisme. Pour moi entre les choses et les mots je ne vois d’autre rapport que culturel, conventionnel, et donc falsifiable. Le point de capiton peut bien fonder la culture, il ne fonde pas la connaissance. Nulle part je ne trouve de fondement, dans aucun principe indiscutable. D’aucuns, comme Aristote, affolés par cette aporie, s’empressent de convoquer un dieu intelligible, premier moteur immobile, Cause des causes, pour colmater la brèche. Soit, mais c’est là un « asile de l’ignorance » (Spinoza).

                        « Il manque le mot exact

                        Qui accointe le ciel et la terre ».

L’ordre symbolique, ou la chaîne virtuellement infinie des savoirs d’une part, le réel en son épaisseur insondable de l’autre : ciel et terre ne se rencontrent pas de nécessité, ni de nature, ni d’art. Deux ordres disjoints, et si disjoints, si parfaitement disjoints, qu’à bon droit on se posera la question de la légitimité du langage. Pourquoi parler si l’on ne peut dire l’être ? Si être est un mot impossible, sans teneur ni signification ? Si « nous n‘avons aucune communication à l’être » (Montaigne) ? - Ma réponse sera la suivante : je ne peux dire l’être, ni le réel, ni quoi que ce soit d’assuré en ce monde, mais je peux dire l’impossibilité, comme faisait Démocrite : « Il n’en sera pas moins évident que connaître comment chaque chose est faite se situe dans l’impasse ».

Ce nouveau discours ne vise plus à dire ce qui est, comment cela est, et pourquoi cela est, il ne parlera plus d’être ou de non-être, il désignera ce lieu de l’absence, cette faille inentamable et rémanente qui à jamais sépare le mot de la chose.

               « Le jour tourne à vide

                Autour de la nuit profonde »        

La belle lumière immortelle, joie du corps et l’esprit, tourne dans les sphères sublimes du ciel et nourrit la terre de sa douce chaleur, mais elle ne peut rien contre l’abime de la profonde nuit, éternelle elle aussi, où se perd notre maigre raison. De la nuit au jour, du jour à la nuit, nous voyageons, éternels errants sur cette terre, vagabonds de l’insondable, poètes médusés, scrutant l’énigme de nos yeux aveugles, heureux et  malheureux, c’est selon, à rêver d’une impossible conciliation.  Etrangement, c’est le défaut du « mot exact » qui nous suscite à risquer autre chose que la simple survie,  et dans ce risque à éprouver les plus hautes joies.