"Il me faut donc me retenir et ravaler l'obscur sanglot

Ce cri d'appel. Mais hélas! vers qui me tourner, à qui donc,

A qui donc m'adresser? A l'ange non, à l'homme non,

Et les bêtes pressentent et savent

Que nous n'habitons pas vraiment chez nous

Dans le monde interprèté".

 

      Dans la première élégie Rilke exprime l'étendue sans borne de la solitude. Et dans ce silence pétrifié de l'attente il se tourne vers les êtres célestes, les sommant de lui dire qui il est. Mais les Anges ne sont que la forme lumineuse et terrible de la beauté, qui nous écrase. Quant à l'homme, que pourrait-il répondre, lui le prisonnier du langage? Resterait l'animal dont la sagesse méconnue ouvre sur l'Ouvert. Car l'animal sent bien que nous les hommes, nous ne sommes pas chez nous sur la terre, que nous ne sentons pas, que tout chez nous est construction, représentation, convention, que nous n'avons aucun accès à la vérité des choses. Le regard de l'animal nous trouble, nous remue de l'intérieur, déchire un instant, si nous acceptons de voir, le voile de nos certitudes humaines. Mais qui acceptera de s'exposer de la sorte, si ce n'est le poète, le seul humain peut-être qui accepte de ne pas savoir?

Ce que cherche le poète c'est un accès à l'ouvert, à ce monde d'avant le monde, à la familiarité perdue de l'ancienne sensation originaire, à cette heureuse connaturalité d'avant le langage, d'avant la représentation et la norme. Les hommes se répondent entre eux, inlassablement, mais nul n'interroge, nul n'écoute, nul ne comprend. C'est un monde clos, une prison de signes morts. Et jamais nul homme ne semble s'étonner de cette étrange situation d'absence, de déréalité. 

Seul le regard de l'animal nous mettrait sur la voie. Mais nous ne savons pas, ne voulons pas voir de son regard à lui, qui est au coeur sensible du monde. Le regard de la gazelle, au Jardin des Plantes, ce regard de nostalgie extatique, ce regard qui nous révèle notre manque-à-voir, ce regard nous bouleverse, nous effraie de sa vérité nue, et nous nous empressons de détourner les yeux. Qu'en un seul instant, un seul, je consente à voir du fond de son regard, et ma vie toute entière serait balayée, réduite à son essentiel néant.

Le poète est seul. Il n'a aucun recours du côté du ciel, ni des hommes, ni même des amants, qui pourtant, dans le coeur de la nuit, serrés l'un contre l'autre, semblent attester d'une réponse. Restent les habitudes, petites et grandes, celles qui ne s'en vont pas, par lassitude, par commodité. Reste l'arbre devant la fenêtre, face au silence du ciel vide, et le regard d'énigme de l'animal. Dans ce concert étourdissant du silence où chercherai-je la voix amicale qui me soutiendra?

Certain jour, il y a bien longtemps, j'ai vécu cette déchirure essentielle. Pris de malaise je m'étais traîné vers ma chambre, affalé sur le lit, et là, dans la conviction de la mort imminente, sans regret, sans amertume, je me détournai de tout ce qui m'étais cher, je n'étais plus qu'un regard concentré sur l'arbre devant la fenêtre ouverte, et cet arbre était toute la vie, son symbole total, sa quintessence absolue. Je regardais les feuilles remuer tendrement dans la brise, la lumière qui jouait entre les  branches, je goûtais, entre deux spasmes, la suavité de cet instant unique où la vie se mêle à la mort. Qu'importaient à présent mes projets, mes tentatives avortées, j'étais à la croisée des chemins, à l'intersection des mondes, ni tout à fait vivant, ni tout à fait mort, et l'arbre continuait doucement à balancer ses palmes de verdure. Je ne sais si c'est de là que me vint cette sorte très spéciale d'indifférence qui me fait vivre en mourant ou mourir en vivant, mais il est évident que par un côté je n'adhère plus à ce qu'on appelle le monde et que de l'autre je suis en relation avec un tout autre chose, qui n'a pas de nom parmi les hommes, qui n'est ni la vie ni la mort, et qui, en deçà de la vie officielle, poursuit sa lente procession de mystère et de silence.

Nous ne vivons jamais qu'à demi. Mais dans notre aveuglement d'humains socialiés il nous arrive parfois, au détour d'un sentier, au décours d'une conversation, de ressentir l'inanité de nos attachements, d'entrevoir le revers obscur, de pressentir la secrète, l'indicible présence. Ce que Rilke vécut dans l'angoisse, cette proximité indicible du plus proche, c'est l'Ouvert, le sans-mesure "qui était, qui est et qui sera".