"Viens dans l'ouvert, ami!"

C'est par cet appel que le poète commence son élégie. Et cet ami, c'est vous, c'est moi. Chacun, s'il est de bon coeur, est l'ami pour le poète. Chacun, s'il le désire, peut s'ouvrir à l'Ouvert. Et pourtant, tout dans le jour qui se lève, préfigure la tristesse : "il fait sombre", "l'air est sans voix", "on se croirait revenu à l'âge de plomb". La mornitude du présent est de tous les temps, et ce que Hölderlin écrit en 1801 est de notre temps : temps de plomb, temps de détresse et d'incertitude.

Mais le poète secoue sa torpeur, veut reconnaître les signes annonciateurs, veut arracher au ciel le gage de la nouveauté, en lui-même réveiller la juste foi : "ce jour soit voué à la joie!" C'est qu'il est trop désespérant d'attendre, et que, sans aucun doute, la vocation, la noblesse du poète est précisément de favoriser le retour de la lumière.

Il faut "risquer le pas, délier la langue, trouver la parole, épanouir le coeur" et une autre raison jaillira, une autre floraison :

        "Que notre floraison hâte la floraison du ciel

         Et qu'au regard ouvert ouvert soit le Radieux!".

Le Radieux c'est le Jour, le beau jour de mai, le jour des hirondelles annonciatrices, le retour de la lumière. A l'ouvert du coeur, en écho, et dans une sublime floraison, voici que répond la floraison du ciel ouvert. Et que s'ouvre le val, que la rivière s'étire entre les collines et les vignobles,  et "la foule des arbres aux fleurs blanches gonfle et tiédit sous les parfums ensoleillés".

Remarquons ceci : l'Ouvert est  l'oeuvre de la lumière. Et la lumière est le don du ciel. Mais le poète n'est pas pour rien dans cette ouverture. C'est sa juste foi, sa volonté de lumière, c'est son pas décidé, la résolution de son coeur qui font advenir le jour, en accord avec les puissances célestes. Il a délié sa langue, trouvé la parole invocatrice, libérant du même coup l'élan de la lumière. L'ouvert est aussi, et peut-être essentiellement, l'oeuvre de la parole.

C'est la parole poétique qui dissout les ténèbres de l'âme, repousse l'ennuitement de la mélancolie, disperse les nuages. C'est la parole, qui entonnant le chant prophétique, fait jaillir de toutes parts la lumière qui baignera le monde. Dans le vaste élan de son coeur, Hölderlin, comme Héraclite jadis, fait retentir la puissance du Logos souverain, celui qui parle en lui, le même que le Logos universel.

"Pourquoi des poètes en ces temps de détresse?" Disons tout simplement: pour maintenir l'Ouvert.

 

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PS : Hölderlin : "Promenade à la campagne". Dans ce texte je me suis largement inspiré de la traduction de Philippe Jaccotet, tout en m'autorisant quelques remaniements pour être au plus près du poème.