Voici le dernier des "Sonnets A Orphée" de Rilke, qui clôt le majestueux cycle des Elégies et des Sonnets.

 

     "Silencieux ami des lointains nombreux, sens,

     Comme ton souffle encore accroît l'espace.

     Dans la charpente des sombres beffrois

     Laisse-toi retentir. Ce qui se nourrit de toi

 

     Deviendra fort par cette nourriture.

     Dans la transformation entre et sors.

     Quelle est ton expérience la plus douloureuse ?

     Si boire t'est amer deviens vin.

 

     Sois, dans cette nuit de démesure,

     Force magique au carrefour de tes sens,

     Le sens de leur étrange rencontre.

 

     Et si le terrestre t'a oublié,

     A la terre en repos dis : je coule

     A l'eau rapide dis : je suis."

 

J'aime immensément le dernier tercet de ce poème, avec son double paradoxe : envers l'immobile, la terre, affirmer le mouvement, consentir à n'être que passage : "je coule". Et face à l'eau, la rapide, la toujours échappée, affirmer l'être. Si bien que le poète s'expérimente lui-même comme affecté d'une double polarité, à la fois mobile et immobile, transitoire - "dans la transformation entre et sors" - et pourtant existant en quelque manière, d'une qualité d'être paradoxale, non comme substance stable et permanente, mais comme être-en-mouvement : vertu assumée de la passagèreté.

Mais il y a plus encore : la loi de la vie (de la vie consciente) c'est la métamorphose, la transformation, la transmutation, par laquelle le sujet abandonne ce qu'il était pour advenir à ce qu'il n'est pas encore. De ce mouvement interne le poème lui-même est le signe: "ce qui se nourrit de toi/devient fort par cette nourriture". Valéry, à peu près à la même époque, dira : "Je me nourris de mes dons". Encore un paradoxe : le poème est, en tant qu'oeuvre, ce qui se détache de moi, mais en moi il est le processus, l'agent de la transformation par lequel je me change moi-même.

Enfin, ce poème renoue résolument avec une inspiration goethéenne : "Stirb und werde" - meurs et deviens.

       "Tant que tu ne fais pas tien

       Ce "meurs et deviens"

       Tu n'es qu'un hôte terne

       Sur la sombre terre".