Depuis Platon la question du désir est marquée de la référence au manque : manque de savoir, manque de sagesse (philo-sophia : désir de ce qui est perdu comme Sagesse, Sophia initiale et initiatique), manque de beauté, et de Bien. D'où la triple caractérisation du Souverain Désirable : le Vrai, le Beau, le Bien. Donc le désir est souffrance, insatisfaction, mouvement et tension vers un objet posé comme supposé satisfaisant, avec la découverte corrélative de la frustration inévitable. A trop idéaliser l'objet on se condamne à la désillusion. D'où la remarque de Freud, fort platonicien à son corps défendant : le désir est substantiellement une illusion (et non une erreur) en tant qu'il est une création fantasmatique de l'objet, hors de toute épreuve de réalité, et qu'à ce titre il comporte en soi le risque de la désillusion. L'illusion est un jeu (ludo) dans lequel la pulsion, surtout libidinale, vient colorer, embellir, édulcorer, faire briller et miroiter l'objet, paré de toutes les merveilles, selon ce processus que Stendhal décrira si bien sous le terme de "cristallisation" : en hiver, sous la neige, les branches insignifiantes des arbres sont miraculeusement illuminés de milliards de cristaux, et miroitent devant le regard émerveillé du spectateur : analyse fort réaliste de l'énamoration. Le Beau est ce qui brille au regard, mais c'est le sujet qui le crée de toutes pièces dans l'hallucination de son désir. "Nous ne désirons pas une chose parce qu'elle est belle, mais elle est belle parce que nous la désirons" (Spinoza)

Toute cette analyse repose sur un préalable rarement examiné : le désir s'originerait du manque, donc d'une Faille originelle. Dans le Banquet de Platon, avant l'intervention de Socrate qui précisément définit le désir philosophique comme recherche du Bien manquant, intervient Aristophane qui nous pond une singulière histoire mythologique. Dans les temps anciens, craignant que les hommes négligent les autels et oublient les sacrifices, les dieux ont confié à Héphaistos, le dieu forgeron, de couper en deux ces créatures étranges qui possédaient quatre bras et quatre jambes, complets en soi et autosuffisants, créant de la sorte la race humaine actuelle, où chacun, privé de la moitié correspondante, s'en va de par le monde à la recherche de cette partie qui lui manque. La vie humaine est marquée du sceau de la division, de la séparation, et du désir de complétude. Ce n'est qu'un mythe direz-vous, mais il exprime une réalité psychique difficile à contester : l'existence d'une Faille dans la psyché. Mais toute la question est de savoir si cette faille est une donnée réelle ou imaginaire. Un fait ou un fantasme.

On peut répondre que cette question est sans véritable intérêt s'il est patent que la chose fonctionne de toute manière. Chacun ne va-t-il pas, en effet, courir, qui après les biens et la richesse, qui vers le pouvoir, qui vers les joies d'Aphrodite, comme si un malin génie, fort peu cartésien au demeurant, s'emparait de l'âme des hommes pour y instiller le poison de l'insatisfaction, le faisant soudain se démener en tous sens comme un enragé, lui faisant miroiter des merveilles, l'une après l'autre, dans un ballet fantasque et fantastique, où chacun balance de la souffrance à l'ennui, et de l'ennui à la souffrance (Schopenhauer). C'est là le tableau réaliste, incontestable, de la conduite humaine. Le désir semble en effet s'originer d'une faille, se vivre comme manque, se projeter comme conquête, se déplacer sans fin d'un objet à l'autre, selon la logique délirante d'une métonymie perpétuelle et proprement insensée.

Il est curieux que cette analyse apparaisse à l'époque de Platon, que depuis lors elle fasse autorité, notamment chez les psychanalystes, malgré les protestations de Spinoza et de Nietzsche qui tous deux, et presque les seuls, ont tenté de définir le désir comme expressivité affirmative de la puissance d'exister. Mais la question de fond demeure : le désir est-il une création de l'imaginaire, sa "forme" structurelle invincible arc-boutée sur le fantasme - ou bien l'expression de la puissance vitale, l'"en-ergeia" fondamentale du vivant humain? Remarquons d'abord que les dits Antésocratiques ne parlent guère du désir, situent l'existence humaine dans une tout autre sphère, entre l'animalité et la divinité, comme entre-deux, non pas entre moi et ce qui me manque, mais entre le mortel et l'immortel. Je ne sais trop les implications de cette philosophie-là, mais je constate simplement qu'on peut penser autrement. Et je retrouve le même argument pour la pensée hindoue et chinoise, notamment Taoïste : on n' y cherche nullement le bon-heur, la rencontre merveilleuse qui étancherait notre soif, mais on s'efforce de coïncider avec le mouvement universel, la grand Tao, ou le Dharma. C'est une psychologie tout autre, avec des présupposés et des objectifs tout autres. Peut -être en faut-il passer par là pour se donner un accés aux pensées d'un Anaximandre, d'un Héraclite, d'un Empédocle. Autre métaphysique, autre psychologie : en quoi seraient-elles inférieures, "pré-logiques", et négligeables?

On dira : ils n'avaient pas exploré la question du manque, obnibulés par l'illusion mystique. Comment savoir? Je tenais simplement à faire voire que nos conceptions à nous n'ont rien d"universel, qu'elles sont inscrites dans une culture, qu'elles apparaisssent à un moment donné, et que rien, sinon les préjugés, nous interdit de les examiner. Reprenant la question à son début je remarquerai d'abord que le réel ne manque de rien. La nature est la nature, en soi et par soi. Le manque est une catégorie de la conscience, une représentation. La conscience fait une divison dans le réel, distinguant d'un côté ce qui est présent, de l'autre ce qui est absent, pour moi, non dans l'ordre du réel, mais dans le champ du souhaitable. C'est évident pour les besoins, puisque je suis un vivant qui doit restaurer son métabolisme. Est-ce vrai du désir? Ce que je désire existe-t-il? Est-ce une réalité comme une autre, disposée à la surface absolue des choses de ce monde? Le sein que je désire est d'un côté un objet réel source de nourriture, et de l'autre un objet fantasmatique, une hallucination. Notre drame est que nous hallucinons plus que nous ne percevons (Voire Freud et Mélanie Klein). Nous savons aussi qu'il est impossible de séparer radicalemnt les deux plans, et que l'enfant ne se nourrirait pas s'il était réduit à la pure perception. L'imaginaire, donc, contribue au maintien de la vie, offre une sorte d'étayage au besoin et contribue puissamment au développement instinctuel. On en conclura que le sujet humain ne peut se passer ni de l'hallucination, ni du fantasme, ni de l'imaginaire.

Comment, dès lors, faut-il entendre les recommandations des Epicure, Chrysippe, Diogène et autres qui tous nous invitent à la tempérance, voire au dénuement naturel? De nous méfier du désir et des passions, au point, parfois, de chanter les vertus du pur état de nature (Diogène)? L'Ataraxie c'est l'absence de troubles psychiques. On a cru que cela signfiait une éradication du désir, qui entraînerait à sa suite un état de béatitude. Si le désir est souffrance sa suppression est suppression de la souffrance. C'est là un faux calcul. Ce qui en résulte n'est pas l'ataraxie, mais l'ennui, voire l'acédie ou la dépression. Donc l'ataraxie n'est pas la suppression du désir, mais sa régulation sous le criterium du plaisir constitutif. Les bouddhistes mahayâna avertissent : ne vous transformez pas en pierre, ne cherchez pas la suppresssion de la pensée, laissez venir la libre pensée sans intentionalité qui est, en nous, la lumière naturelle de l'esprit.

Mon avis est qu'il est impossible de changer la nature humaine, que l'être humain est, d'un côté, capable de perception et d'intelligence, d'accueil au réel, et, de l'autre, indéfectiblement rivé à sa propension imaginaire. Prétendre le guérir de ses fantasmes c'est le tuer. Que le manque soit imaginaire ou réel est au fond sans conséquence pratique. Métaphysiquement je dirai qu'il est imaginaire, que le réel ne manque de rien et qu'à tout prendre nous ne désirons rien, puisque par hypothèse le désir n'est que vent et fumée, que l'objet est un leurre et que vivre c'est se leurrer sans remède. Psychologiquement je dirai que nos vivons d'illusions, que rien ne permet de vivre autrement, et que c'est une illusion funeste de prétendre vivre sans illusion. Il faut faire avec ce que nous sommes, à défaut d'être des saints ou des anges. Mais pour autant le programme de la sagesse pratique n'est pas nul : hygiène physique et mentale, réflexion, examen critique, méditation, conversation entre amis, culture du Jardin, intérieur et extérieur. Et si tout cela échoue, - cela arrive, hélas - pourquoi ne pas demander à la médecine de quoi nous sustenter dans l'affliction, de réduire la douleur, et de rendre la vie supportable?