"Le soleil est nouveau tous les jours". Cette parole d'Héraclite mérite plus qu'un commentaire, plutôt une sorte de célébration philosophique! De quoi s'agit-il? Et de quel soleil parlons nous ici? Certes du soleil comme réalité sensible, mais pas seulement. Il résonne dans cet apophtègme je ne sais quelle équivocité qui évoque les paroles enivrées, énigmatiques de la Pythie de Delphes. Le soleil est la référence commune, l'évidence sensible qui rend manifestes les choses de ce monde. Comment pourrait-il être autre que soi puisque chaque jour il fait retour? Et pourtant? N'est-il pas comme ce fleuve fameux qui n'est jamais le même tout en étant soi-même, et dans lequel le même homme ne se baigne pas deux fois?

"Nous descendons et nous ne descendons pas dans les mêmes fleuves, nous sommes et nous ne sommes pas". On pourrait dire alors "le soleil qui se lève chaque jour est à la fois le même et pas le même. Chaque jour est égal, à la fois identique et différent". L'essentiel est de bien comprendre qu'ici le principe d'identité n' a pas cours, contre la logique à venir (celle d'Aristote), et que l'Un-Tout est cette unité qui se sépare de soi, s'oppose à soi tout en restant soi. "Je suis et je ne suis pas". Les contradictions ne portent pas préjudice au Logos, tout au contraire elles en manifestent l'éternelle puissance créatrice.

Le difficile, dans la pensée d'héraclite, c'est de se hisser en deça de quinze siècles de rationalisme pour boire à la source de l'originaire. L'originaire est dans Héraclite, peut-être plus que partout ailleurs. En lui résonne encore le vieux savoir des Sages qui va déclinant dès son époque, et qui bientôt s'affadira et disparaîtra dans ce qu'il est convenu d'appeler "la philosophie", qui dans son étymologie même fait éclater la vérité : sagesse perdue, parole inaugurale recouverte par le bavardage métaphysique, entrée dans le monde profane de l'histoire et de ses drames. Ce que Héraclite veut enseigner est devenu si "obscur", pour ses contemporains déjà,- alors que dire de nous -, que nous avons peu de chance, sauf à pratiquer systématiquement l'originaire, d' entendre le sens de ses paroles. Et pourtant quoi de plus simple? Ce qui est n'est jamais tout à fait, en tout cas pas au sens d'un être-soi immobile et permanent. C'est plus un apparaïtre qu'un être, une apparition, comme celle du soleil levant. J'imagine fort bien Héraclite lever les bras vers le ciel lorsque le disque solaire brille à l'horizon, entre brumes et coulées de couleurs. Qui, de nos jours, s'avise à célébrer la levée du soleil?

Une révision du thème de l'Eternel Retour s'impose. Ce qui revient ce n'est pas le même soleil, le même matin, la même lumière, le même fleuve et le même homme. Nous pensons être en présence d'un Même de la Répétition : pensée triste, pensée fatiguée. Mélancolie des brouillards et des marées immobiles. Ce n'est pas le passé qui revient, c'est la chance d'un nouveau départ, la chance d'une nouvelle déclinaison, d'un écart créateur. Je ne suis plus celui que j'étais, je suis, en ce matin premier du monde, un nouveau-né qui s'ouvre à la première lumière, explorant pour la première fois la joie du corps dans la jeune lumière. Hier n'est plus, demain n'est pas encore. Et pourquoi parler d'un demain? C'est ici, en cet instant sans précédent, que se lève le soleil, entre les cimes, entre les arbres de mon jardin. Ce que j'ai écrit hier, je ne m'en souviens plus, et je ne veux rien en savoir. A chaque jour écrire c'est créer un monde, c'est, avec Hölderlin, "habiter la terre en poète".

Plutôt que d'éternel retour, parlons d'Eternel Advenir.