"Elle est retrouvée,

Quoi? - L'Eternité.

C'est la mer allée

Avec le soleil."

Dans ces vers Rimbaud allie très logiquement la mer au soleil, le féminin et le masculin, le yin et et le yang pour célébrer les noces de l'éternité. Sans le jeu des contraires il ne saurait y avoir de mouvement, d'univers, de mondes, de dieux, d'hommes, d'animaux, et de vie en général. "Le dieu est jour-nuit, hiver-été, guerre-paix, satiété-faim". Le mouvement éternel des contraires détermine un double caractère des choses : d'une part la mobilité universelle (le même homme ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve, tout coule, nous sommes et nous ne sommes pas), donc l'impermanence comme loi du réel. Et d'autre part la perennité du Tout, le mouvement cyclique : "Ce monde-ci, dans son ordre le même pour tous, aucun des dieux ni des hommes ne l'a fait, mais il a toujours été, il est et il sera, feu toujours vivant, qui s'allume à mesure et s'éteint à mesure."

Le difficile est de penser ensemble, indéfiniment liées, la contrariété et l'unité des contraires, le mouvement éternel et l'ordre souverain qui fait advenir, se développer et périr toutes choses dans l'orbe implacable de l'unité. Si ne règnait que le mouvement l'univers n'aurait pu se constituer comme un Tout organique, et les éléments, et les choses se disperseraient à jamais dans le vide sidéral. Il n' y aurait en fait ni monde ni vie possible. C'est là d'ailleurs la faiblesse des conceptions stoïciennes sur l'Eternel Retour : si le Feu brûle la totalité des éléments il finit par se consumer lui-même faute de nourriture, et l'univers finirait en cendres, sans espoir de renaissance. La brûlure du Feu doit s'arrêter à un moment du cycle pour se tranformer, grâce aux autres éléments, toujours vivants, en air, en eau et en terre, jusqu'au point-limite où recommence l'inverse transformation de la terre en eau, en air et en feu maximal. De la sorte "le chemin qui monte, et le chemin qui descend : un seul et même chemin". Héraclite ne soutient pas la thèse de l'Eternel Retour, de la périodicité de la naissance du Feu et de l'embrasement universel. Le mouvement ne va jamais jusqu'à l'extinction d'une partie, qui entraînerait la ruine du tout : le mouvement est soumis à la Loi d'airain de la Justice universelle, Dikè, ou si l'on préfère, au Logos souverain : "Le soleil ne franchira pas sa limite, sinon les Errinnyes, auxiliaires de Dikè, sauront bien le découvrir".

Tout est impermanent, mais tout est règlé sans son devenir sur la corde du Cycle : aller-retour qui ne dessine pas un Eternel Retour du Même, mais le développement ininterrompu d'un jeu cosmique, inconnaissable aux hommes, énigmatique et imprévisible, où chaque point du cycle, indifféremment, est à la fois départ et arrivée d'une séquence, et où d'inommbrables séquences se déroulent selon des amplitudes différentes. Tel jour sera, pour l'année, la fin de l'hiver et le premier jour du printemps, pour la fleur la fin du bourgeon et l'éclosion, pour le papillon la première danse dans le soleil, et pour chacun d'eux le prélude d'un développement parfaitement inégal dans la durée. Cent vingt jours pour le printemps, un mois pour la fleur, et quelques jours pour le papillon, sans compter les innombrables autres naissances éphémères, toutes sublimes et condamnées à la mort. L'essentiel est de saisir le caractère à la fois contemporain et décalé de toutes les naissances et de toutes les morts, de tous les cycles en somme, dans le gigantesque univers. Et de vrai, tout coule, tout passe mais ne cesse de passer encore, de saison en saison, à la fois identique sous un certain rapport et absolument nouveau sous un autre : "Le soleil est nouveau tous les jours".

"L'Un différant perpétuellement de soi" : deux erreurs sont à éviter. Le mobilisme absolu qui ruinerait toute possibilité d'existence. L'immobilité de l'Un, qui bloquerait tout mouvement, figerait l'univers dans la glaciation définitive ou dans le néant de l'inflammation généralisée. Penser l'Un, le Logos, le Feu comme régulation  suprême : le dieu - dans le mouvement même de la diversité et la multiplicité infinies : le dieu. Le dieu est paradoxalement et nécessairement l'un et l'autre, l'un dans l'autre et l'autre dans l'un.

Ajoutons enfin : ce dieu est "un enfant qui joue aux osselets, royauté d'un enfant."