Le beau est un merveilleux contre-dépresseur. Quand il brille à l'horizon tout se met à chanter, vibrer, danser. Quand il sombre c'est la nuit. On demandera : comment se fait-il qu'il sombre, pourquoi ne resterait-il pas, éternellement, comme un soleil ? Mais le soleil lui-même se lève et se couche, ce qui, depuis des temps immémoriaux, plonge les humains dans la perplexité - songeons aux Egyptiens, qui, voyant le soleil se lever à l'est et se coucher à l'ouest, en conclurent qu'il parcourait de nuit le royaume des morts pour renaître chaque matin à l'autre bout de l'univers. La seule certitude, mais est-ce bien une certitude ?, c'est qu'il ne saurait périr, et pour affirmer ce statut de pérennité le mieux est encore d'en faire une divinité. Dans cette affaire moins importe l'observation du ciel et de ses mouvements que la disposition psychologique : pour que la vie soit vivable il faut aux humains la tranquille assurance, chaque jour confirmée par les faits, qu'il existe bien un soleil, autour de quoi gravite la vie humaine. C'est le sens des plus anciennes cosmologies, qui sont d'abord des projections psychologiques, des espaces mentaux peuplés de divinités, de forces d'attraction et de répulsion, d'éléments fondamentaux incréés, éternels et auto-suffisants.

L'ancienne astronomie d'avant Kepler et Galilée a bien du charme. Elle dessinait un univers sensé à la mesure de notre intelligence, et de notre thymos plus encore. L'homme baignait dans la sphère du divin, l'absurde était chassé aux confins de l'univers, le vide expulsé hors de la sphère, le négatif intégré dans une dialectique à deux termes : amour et haine, selon un balancier qui toujours faisait revenir le jour après la nuit, le chaud après le froid, la satiété aprés la faim (Héraclite), "harmonia" : arrangement éternel, équilibre des forces, et au total, beauté, en dépit des disgrâces locales, des blessures d'amour et de guerre, des désordres de la tuchè (hasard). Dans le même temps les Grecs n'avaient aucune illusion quant aux affaires humaines, lesquelles interminablement, et contre l'ordre cosmique, révélaient partout la démesure, l'excès et le pathétique infernal des passions, comme si la nature avait livré les hommes au chaos alors qu'en tout autre domaine elle avait fait pour le mieux. Tout l'effort de la pensée grecque sera de ramener - en vain - les hommes sous les lois de la nature. L'ordre humain, d'emblée, révèle un divorce d'avec l'ordre naturel, divorce qui s'approfondira, jusqu'à la scission moderne et postmoderne.

L'ancienne astronomie, depuis longtemps déclassée et annihilée, continue d'exister, hors de la science, dans nos représentations mentales, à vrai dire inchangeables, réfractaires à toute logique. Nous verrons toujours le soleil se lever à l'est et se coucher à l'ouest, notre coeur continuera de vibrer au premier rayon de soleil matinal, et s'assombrir avec le couchant, le poète qui est en nous, amoureux de l'étoile, la cherchera dans les brumes et la saluera à son retour. 

        La nuit porte le jour

        Comme un enfant qui sommeille

 Dans les profondeurs de la nuit veille l'esprit en attente du jour

 Après la longue nuit dans le pays des morts

 Osiris sur sa barque dorée à l'orient fait retour !