A me replonger dans les origines de la sagesse grecque je suis stupéfait de la férocité de ces dieux antiques, de leur incroyable liberté de moeurs, de leur spontanéité pulsionnelle, de l'amoralité fonciède de leur conduite. Même Zeus, suppposé faire règner un ordre juste, se comporte avec la dernière légèreté, engrossant à tire larigo, violentant, vilipendant sans vergogne, toujours prompt à se venger comme le dernier des afficionados. Quant à Dionysos, voyez le tableau édifiant qu'en fait Euripide dans les "Bacchantes". Et le souriant Apollon lui-même, qui se souvient qu'avant de finir comme symbole lumineux du Logos il est le dieu oblique,  maître de l'arc, qui tire de loin, exécute sans pitié ses victimes? On devine derrière le visage convenu du classicisme un extraordinaire foisonnement oriental, torride et sanglant : ces Bacchantes folles d'ivresse et de rage dévorant la chair crue des enfants et des brebis, après un effroyable dépeçage, nous donnent la mesure troublante d'une sauvagerie déchaînée.

Sans doute la culture n'est elle qu'un adoucissement tardif, un remaniement réactif des forces : l'analyste attentif comme le furent jadis Hölderlin et Nietzsche, reconnaîtra, derrière le masque apaisé de la philosophie, le jeu excerbé des tendances élémentaires, des passions aveugles, de la rage sanguinaire, de la violence archaïque et de l'effroi. Fonds terrible et inquiétant. La mythologie, qu'on aurait tort de négliger, nous offre le spectacle de la vérité toute nue, du tragique à l'état naissant. De la sorte on peut reconstruire le trajet d'une culture, de la sauvagerie initiale vers les sommets de l'accomplissement artistique. Nous modernes, nous nous sommes laissé abuser par les prestiges de l'art classique grec, nous avons idéalisé sommairement, désireux avant tout de nous doter d'un exemple à imiter (Ronsard, Du Bellay, Racine, La Fontaine, Molière, et surtout les classiques allemands). Nous avons expurgé, refoulé, forclos, scotomisé toute la part "orientale" de cette remarquable civilisation, la réduisant peu ou prou à la formule célèbre de "l'harmonie et de la belle apparence" qui inspirent Goethe et Schiller. Il fallut le génie d'un Hölderlin, qui tradusit Sophocle et médita l'essence de la tragédie, pour que le fonds tragique, aorgique et violent  puisse à nouveau être perceptible derrière la façade officielle. D'où un retour à Homère, Hésiode, Pindare. L'archéologie de l'art nous offre à présent l'accès à la vérité du génie grec.

Il en va de la philosophie comme de l'art, sauf que cette nécessaire révolution des esprits n'est toujours pas faite, comme si la philosophie, et ses universitaires au premier chef, voulaient conserver à tout prix l'image traditionnelle d'une pensée qui commencerait avec Thalès de Milet, trouverait son axe avec Socrate, et s'achevait à peu de choses près avec Platon et Aristote. Ceux-là en sont encore à lecture médiévale de la sagesse. C'est Nietzsche le premier à voir que ladite sagesse s'origine de tout autre chose que de la Raison. Et à vrai dire, même un auteur tardif comme Platon, est plein de réminiscences de ces âges plus anciens où l'on tenait la Mania -expression délirante de la divination apollinienne, des fureurs de la Pythie, et des ivresses dionysiaques- comme source irrévocable de la plus haute sagesse. Pour un Grec traditionnel c'est le dieu qui est sage! Est déclaré sage, sans aucun doute possible, ce furieux Dionysos qui apparaît tantôt sous les espèces terrifiantes d'un taureau déchaîné, tantôt sous le masque d'un jeune homme efféminé, et le plus souvent  comme un enfant jouant aux osselets! Etrange sagesse en vérité! Quant à Apollon, maître de sagesse par excellence, il délivre son obscur message à une furie "à la bouche délirante", aux yeux exorbités, haletante et toxico, à charge pour l'herméneute de déchiffrer l'oracle, et s'il n' y parvient pas, d'en périr! Car le dieu ne plaisante pas. Le consulter, s'ouvrir à cette parole énigmatique, c'est courir le plus grand danger pour un mortel. L'oracle, à tout prendre, est aussi périlleux que le labyrinthe de Minos. Toujours le dieu est hostile à qui le consulte, mais bénéfique à qui le comprend.

Quelle sagesse est-ce donc là? Sûrement pas un tiède consentement à l'ordre universel, une faible médiocrité de juste milieu, social ou moral. Rien de "sage" dans cette sagesse, mais l'extrême, la terreur, le risque suprême, et la Vérité tragique. La légende veut que Homère, "le plus sage des Grecs" se laissât mourir d'accablement de ce qu'il fut incapable de résoudre une énigme posée par des enfants. Quant à Oedipe on sait ce qu'il devint de n'avoir pas compris les avertissements de Tirésias.

Sage ne veut pas dire modéré, timoré, humble, réservé, patient, soumis au destin et consentant. Seul le dieu est pleinement sage, lui qui réside au plus près de la vérité. Soit il se manifeste, terrible, dans l'orgie, l'ivresse, la folie omophagique, et c'est Dionysos. Soit il agit à distance, par l'arc et la lyre, inspirant les devins et les poètes, et c'est Apollon. Mais toujours c'est par la Mania, en s'abandonnant à la Mania, que l'homme peut avoir commerce indirect avec le dieu, sous les auspices de l'oracle, par les rêves et les divinations, et jamais par la raison lucide. Platon encore nous rappelait les quatre formes de mania, oraculaire (Apollon) initiatique (Dionysos) poétique (Les Muses), érotique (Aphrodite), en insistant sur la caractère sacré, divin de ce type d'activité. Lui, le supposé rationaliste, fait, comme un Grec traditionnel, un éloge absolument sincère et convaincu du délire, posé sans ambiguité comme source de la sagesse!

Le dieu qui est sage par essence se communique par la démonstration directe, ou l'oracle indirect, laissant à l'homme le redoutable soin de comprendre. La sagesse est un don périlleux que le dieu fait à l'homme. Le Logos dérive de la Mania. Plus tard il s'en affranchira et ce sera la philosophie. Bien plus tard.

Quant à la sagesse ancienne c'est sans doute dans Héraclite qu'elle trouvera son éclat le plus tranchant et le plus pur. Nous y reviendrons.