La pulsion c'est la poussée : Trieb, disait freud, comme Drive en anglais, dé-rive. Une force s'exerce, du fond de l'inconscient, voire du corps, comme un "travail", une activation d'énergie. En-ergeia : mise en branle d'une "opération, d'une action". Quelque chose pousse et travaille qui cherche à se manifester au dehors. Un mouvement-hors, mais hors de quoi? Trop vite serait de dire hors du Moi. Disons plutôt, approximativement, hors de la structure figée de la répétition. Quelque chose veut sortir, prendre le large, dé-river, appareiller, et dé-lirer, s'il est entendu que "lira" c'est l'ornière.  La pulsion pousse, et qu'importe pour l'instant d'où elle sort et vers quoi elle se propulse. Pulsion, un électron libre, une dérivation indéterminée, sans lieu assigné, sans direction précise, sans but particulier : elle sort, et veut sortir, voilà tout.

Au principe de la pulsion un surcroît d'énergie. Il faut bien que cela se dépense. Sinon cela tourne au rance, comme on voit chez les constipés de toute farine. Il faut penser un quota d'énergie libre, disponible, moteur d'une action à venir. Ce quota se dépense, en principe, et se renouvelle toute la vie durant. C'est dire que la pulsion est indestructible tant que le corps est en état. Seule la mort signe l'extinction définitive de la pulsion. (Remarquons en passant l'inanité intellectuelle de ceux qui croient s'en tirer par un déssèchement de la pulsion : le refoulé fait retour, le clivé insiste dans les pathologies psychocorporelles, le forclos déstructure la psyché, et parfois l'organisation physiologique). Il faut en prendre acte. Vivre, pour un organisme, c'est  être un champ de forces incompressibles.

Au stade initial de cette émergence pulsionnelle il me semble bien hardi de distinguer une pulsion de vie d'une pulsion de mort. La pulsion, en elle-même, semble primitivement indéterminée, et c'est le contexte structurel qui décidera de son orientation, vers l'affirmation de la force en expansion, ou vers le retournement catastrophique sur soi, comme dans la dépression, où l'on voit l'agressivité libre se convertir en haine de soi, jusqu'au suicide pathologique dans les cas les plus graves. On aurait tort d'assimiler l'agressivité à la pulsion de mort, car l'agressivité est une force à la fois naturelle et nécessaire. C'est le destin de la pulsion, son orientation qui en fera force de vie ou de mort. Cela dit, je ne vois aucun inconvénient à utiliser l'expression "pulsion de mort", à condition de ne pas la réifier, comme le fait parfois Freud, et d'en tirer des développelements théoriques contestables : quand toute autre explication échoue on va la tirer du néant comme un deux ex machina mythologique!

Il est banal de dire que dans son surgissement primesautier la pulsion dérange. Tout semblait si bien ordonné, confortable dans les décours de la répétition. Un peu ennuyeux peut-être, mais confortable! D'une certaine manière la pulsion est l'ennemie du bonheur. Elle pousse au changement, elle insécurise, elle dramatise le conflit latent entre conformité et renouvellement, elle nous fait rêver à des choses folles, des aventures impossibles, des dérives délicieuses et troublantes, des lendemains enchanteurs, vaguement compromettants, vaguement coupables. Et si je me laissais aller, juste un peu, goûter aux charmes délectables de la tentation? Et soudain mon existence ordinaire me semble décolorée, un peu fade, inodore, et terriblemnt monotone. Ah vivre enfin, vivre bon sang, et tant pis pour le reste!

Et nous voilà en plein conflit psychique. Et c'est là que nous pouvons mieux comprendre le fonctionnement pulsionnel. A partir d'un mouvement indéterminé, pure excitation somatopsychique, nous glissons inévitablemnt vers la représentation. Diable, quant à désirer, il faut bien désirer quelque chose! Quoi de plus insupportale qu'un désir sans objet, sans direction, sans représentation d'objet? Cette tension indéterminée, sauvage et indéfinissable devient vite ravageante, comme l'angoisse flottante, qu'elle génère le plus souvent. Alors vite! La pulsion va se fixer sur une image, qui, d'indifférente qu'elle était, va soudain se colorer, se sublimer, "cristalliser" comme dirait Stendhal, et se charger de toutes nos attentes flottantes, de nos espoirs et de nos déceptions, de nos espérances et de nos déboires! "Mais que veux-tu donc," crie la mère excédée à l'insupportable garnement? Et que dira le malheureux, sommé de définir  "ce qu'il veut" et dont lui-même ne sait rien? Je revois ma grand-mère m'expédier une belle taloche :"Volà pour toi. Maintenant tu sais ce que tu voulais"!

Voilà donc le schéma : la pulsion indéterminée rencontre un objet imaginaire et le pare de toutes les vertus : sucette, tour de manège, glace à la framboise, ou, plus tard, jolie blonde aux yeux bleus, petits seins frétillants, voyage aux Antilles et toute la gamme des objets réputés désirables, grâce aux bons soins d'une publicité superinventive, jamais à court de sollicitations et propositions, de quoi nous faire haleter un peu plus, et nous décevoir plus encore.

Comment ne pas voir le piège? L'objet brille de sa fascination, pur produit de nos fantasmes, sans rapport réel avec nos attentes, dont nous-mêmes nous ne savons que dire. Inadéquation originelle et fatale qui entretient à l'envi notre indécrottable déception... et le système social qui s'en nourrit, prospérant sur le dos de ses sociétaires!

Dans la pulsion il y avait un gage de nouveauté, une chance de dérive, de "clinamen" novateur, vénusien et aphrodisiaque, une ouverture magique, une promesse de bonheur. L'enchantement, par hypothèse, dure le temps de l'attente, et s'éteint plus vite que l'incendie qui s'épuise de sa propre ardeur. Du moins si nous nous laissons aller à l'ordinaire mise en scène : rabattage sur la représentation, activation des images, toujours fallacieusement prometteuses, banalisation et balisage dans le culturellemnt correct, et pour finir, concaténation dans l'ordinaire, voire le répétitif. C'est ainsi que le clinamen révolutionnaire n'ouvre que sur...les liens du destin.

En termes lucrétiens : les foedera veneris nous rabattent sur les foedera fati!

Quelle débâcle! Tel qui croyait, avec sa belle, régénérer l'Eros, inventer l'Amour que ses parents ont banalisé jusqu'au dégoût, le voilà, comme tout un chacun, à gagner la salaire du mois, et s'endormir de lassitude  sur l'oreiller conjugal.

De fait, la solution, si elle existe, est, négativement, de ne pas se précipiter dans la représentation, toujours vieille, et, positivement, de laisser dériver un peu la pulsion, la laisser délirer, dévier, s'allonger dans l'incertitude, s'éterniser en somme, dans un "transport" sans objet ni but préétabli, "incertis locis, incerto tempore". Poétiser la pulsion, dans un suspends indécidable, hors-image et hors-temps, à l'image de ce que dit Char de la poésie : un désir demeuré désir.

Sans rire : notre malheur vient en bonne part du langage. Comment penser et agir, contre l'usage, un désir qui ne soit désir de. C'est ce "de" qui fausse tout.

Pulsion, poussée, dérive, délire, décentrement poiétique. A nous les espaces sans lignes tracées, sans programmation, sans itinéraires et sans destination. Bateau ivre sur les flots de l'indéterminé.