J'aime bien cette phrase de Nietzsche qui exprime à merveille mon état présent : "L'avantage de la mauvaise mémoire est qu'on jouit plusieurs fois des mêmes choses pour la première fois". C'est ainsi que l'on peut comprendre qu'un poisson qui tourne indéfiniment dans le même bocal, entre les mêmes parois et les mêmes plantes aquatiques, ne semble pas avoir la moindre envie de suicide. Mais non, il continue bravement de tourner dans le même cercle, s'émerveillant d'être si agile et de rencontrer indéfiniment une nouveauté infiniment prometteuse !

Au vrai, cette plasticité molle et turberculeuse finit parfois par m'agacer, surtout lorsque j'essaie de me rappeler les livres que j'ai lus, dont j'ai oublié jusqu'au titre. D'un autre côté je me console, car enfin s'ils ne m'ont pas davantage marqué c'est qu'ils n'avaient pas ce tranchant décisif qui marque la psyché comme une blessure. Je fais le pari que ma mémoire, sans être performante, est capable de sélectionner, d'écarter et d'oublier, ce qui serait en somme un précieux indice de santé. De ces innombrables livres que j'ai entrouverts et parcourus, plus que ne les ai lus, que faut-il garder - et qu'en restera-t-il à l'heure de la mort ? Ce sont des aliments digérés, phagocytés, assimilés - ou rejetés comme inassimilables ou toxiques. 

Des livres qui comptent vraiment, je ne connais qu'une petite trentaine, mais ceux-là contiennent à peu près tout. Et parmi eux une dizaine vraiment divins et impérissables. Une poignée de penseurs et de poètes auxquels je reviens toujours et qui ne cessent de m'enchanter. A ce titre, je veux bien être un poisson dans un bocal.

"Eadem sunt omnia semper - sed aliter". Le réel c'est ce qui revient toujours à la même place, celle que nous oublions de compter dans le compte des choses, et qui nous revient derechef à la figure. Nous nous en consolons dans la variété chatoyante et confuse de l'imagination, qui enfante indéfiniment les monstres comme les chimères. "Poikiletai" : cela miroite, offrant mille séductions et séditions par quoi nous échappons : prestige de la fuite. 

La vraie répétition, je ne parle pas de celle des symptômes ou des obsessions psychiques, ni des saisons et des cycles de la nature, c'est le retour, que l'on croit différer par l'insouciance ou le déni, du réel comme tel : quoi que l'on pense ou dise ou fasse, c'est cela qui revient, comme par exemple la dictature du temps, la vérité du temps, l'irréversible du temps. Ce jour-ci je ne le vivrai qu'une fois, et surtout, le dernier, le tout dernier, je ne le vivrai qu'une fois. Pour moi la répétition s'arrêra, mais pour tous les autres elle continuera de même, avec la même issue.

Le poisson tourne dans son bocal, mais un jour il s'arrête de tourner.

C'est comme on veut : c'est peut-être une catastrophe, mais c'est peut-être une libération. Il aura vécu, j'aurai vécu, et le monde continue de tourner.

     Assis sur son socle de pierre

     Il regarde tourner le monde

     Et les saisons qui font la ronde

     Autour du vide solitaire.

Empédocle dit cela de manière un peu différente, dans l'exubérance du visionnaire :

    "Mais lui, partout égal à lui-même et sans limite aucune

    Sphairos à l'orbe pur, joyeux de la solitude qui l'entoure".

Avez-vous déjà assisté à la danse des Soufis ? Ils tournent, en silence, tête inclinée de côté, pas après pas, dessinant un cercle parfait autour d'un centre vide. Dans cette ronde mystique et concentrée, qu'est ce qui compte vraiment, est-ce la ronde des officiants de blanc vêtus, répétitive et similaire, ou le mystérieux centre vide, solitaire et sublime, qui ne contient rien, n'exprime rien, invisible et rayonnant ?