Arbitrer c'est juger en tiers face à deux partis qui s'opposent. Cela demande une certaine honnêté, pour le moins, à défaut d'objectivité. Mais à partir de quoi va-t-on départager? Il y a les règles et les conventions. Et puis il y a l'humeur du juge, ses convictions personnelles, et son arbitraire. Dans Homère c'est Zeus qui juge selon sa conscience, mais de fait ce sont avant tout ses humeurs qui décident, entre rage de dominer, vanité, complaisance et forfanterie.

Après Spinoza, Schopenhauer et Freud il est pour le moins inutile de réfuter à nouveaux frais la théorie du libre arbitre. Quelle serait donc cette miraculeuse faculté de vouloir sans motif, sans influence externe, sans préférence affective? Qui ne voit que l'intelligence est au servive de la passion dominante et ne sert qu'à justifier a fortiori ce que le coeur a déjà décidé?

L'arbitral serait le masque de l'arbitraire. Faut-il s'en émouvoir, crier au scandale? Mais qui donc veut que la volonté soit une puissance absolument détachée de tout contexte, libre et souveraine, jaillie d'on ne sait quelle instance supraterrestre, pure de toute compromission et attache? C'est là rêverie de métaphysicien, d'idéaliste impénitent, et de naïf.

Avouons notre indéfectible enracinement passionel. Avouons notre incarnation indéracinable dans le Vouloir et le Désir. Quelle honte y aurait-il à être simplement humain, voire animal, dans notre soif de survivre et de prospérer. "Le désir est l'essence de l'homme".

Dès lors, faute d'authentiques valeurs universelles, de doctrines incontestables, de vérité absolue nous en sommes réduits aux approximations, aux errements de l'intellect, et pour finir à l'Arbitraire.

C'est là la leçon d'Anaxarque et de Pyrrhon. Dans la débâcle universelle du savoir, dans cette incertitude constitutionnelle de nos sens et de notre raison, que pourrions-nous affirmer, nier sans ridicule? "Je ne sais si le miel est doux, mais à moi il me semble doux". "Je ne sais si la terre est ronde ou plate, moi je l'expérimente comme plate. Je ne dirai rien sur la nature des choses, je ne puis ni la sonder ni la connaître, je m'abstiendrai de toute affirmation et de toute négation, m'en remettant pour finir aux évidences, certes infondées, discutables tant que l'on voudra, mais nécessaires à ma survie. Et de même pour tout". C'est dans cette universalisation de la posture (non-posture?) que se reconnaît le pyrrhonisme, pensée ferme, sans concession, seule à rendre "inébranlable" celui qui la pratique.

Et comme il faut bien vivre, survivre, choisir pour vivre, on choisira, non sur la foi des conventions, des règles établies, des valeurs ou des certitudes communes, mais selon l'Arbitraire d'un sujet désenclavé, sans justification, sans fondement, -puisqu'il n'en existe aucun-, et sans garantie d'aucune sorte. Pyrrhon, tantôt élève ses cochons, tantôt laisse ferme et village pour errer dans la campagne, tantôt se fait prêtre d'Hadès, mais ne craint pas davantage de déambuler à l'infini dans les plaines d'Asie, à la suite d'Anaxarque et d'Alexandre. Habillé comme un roi, nu jusqu'au trognon le lendemain, riche et dépenaillé, solitaire et discoureur (inépuisable dans la dialectique selon Diogène Laerce, juqu'à continuer de parler quand tous ses auditeurs l'ont abandonné en cours de débat), agriculteur et fantassin, maître d'école un jour, et l'autre farouche et sauvage, selon l'humeur, dans une direction puis son contraire, toujours avec la conviction d'être, de se paraître, inébranlablement dans la seule voie qui vaille, la sienne.

Nous nous faisons de l'arbitraire une idée contestable. Immédiatement nous le voyons comme caprice, fait du prince, diktat. Mais dans son acception plus ouverte il désigne la gratuité du choix, pour celui qui ne peut croire en aucun des fondements de la connaissance et de l'action. Solitude, et pourtant décision nécessaire. Il faut courir le risque, d'autant que nul ne peut en minorer la gravité. C'est toujours une maximalité éthique. D'où sa grandeur.

Ne rions plus des extravagances de notre philosophe. Les citoyens d'Elis n'ont point répugné à le nommer, avec pension et exemption d'impôts, Grand Prêtre d'Hadès, dieu des morts. Pas plus qu'ils n'ont réchigné à lui éléver une statue après son décès. Il faut croire qu'ils avaient une toute autre idée de l'excellence qu'en nos siècles de tiédeur.

L'arbitraire c'est la liberté éthique de celui qui se sait sans fondement dans le monde. Et qui court le risque, se sachant, s'assumant injustifiable. Royauté de celui qui se sait sans royaume, royaume du sage.