Déception, réception. deux termes qui renvoient à "capio", "capere" : prendre. Recevoir serait donc reprendre. Il faut imaginer un mouvement d'échange. Je prends. L'autre reçoit. je reprends. Et ainsi de suite. Ce qui se vérifie précisément dans les invitations, et les réceptions mondaines. Il est biebn difficile d'échapper à cette forme sempiternelle du potlatch, qui est, depuis Marcel Mauss, une forme obligée, ritualisée et agonistique de l'échange social. Quant à la déception, mot étrange, il faut y voir un échec de la réception : j'attendais quelque chose de quelqu'un. Il ne m'a pas donné ce que j'attendais, je suis déçu. Dans ce déçu résonne une note d'amertume, de souffrance, augmentée du coefficient d'attente que je plaçais dans l'objet, et peut-être plus encore, dans la personne.

La déception suppose un espoir. Parfois cet espoir est légitime, garanti en somme par la loi de l'échange. Un débiteur se doit d'honorer le contrat et rembourser en proportion juste de ce qu'il a reçu. S'il se dérobe on le forcera à rendre, ou à rendre gorge. Promesse donnée crée obligation, selon les règles en vigueur. Recevoir c'est en quelque manière s'aliéner à une dette, parier sur l'avenir. Obliger c'est lier (ob-ligare, lier à, ligament, ligature). C'est créer une temporalité nouvelle dans laquelle, si je suis débiteur, j'aurai le souci de me délivrer, et la seule manière de le faire en justice c'est de donner ce que j'ai promis. Que de guerres s'originent de quelque promesse non tenue, ou mal tenue, où l'une des parties s'estime lésée, donc atteinte dans son honneur, ce qui oblige à la vengeance, à défaut de justice.

Je m'intéresserai plutôt au sentiment très ordinaire de déception que nous rencontrons si souvent dans la vie des individus. Déception sentimentale et déception professionnelle, les plus courantes. "Il n' y a pas d'amour heureux" dit la chanson. Vrai ou faux? Ou les deux? Peut-être le seul amour heureux est-il celui qui a su dépasser les déceptions inévitables que nous inflige fort naturellement une cohabitation de quelque durée. Car enfin que voyons-nous? Un couple sur deux se sépare, et très rapidement, passées les douces illusions premières. "L'amour rend aveugle, le mariage vous guérit". Où donc est passé ce prince charmant que je croyais tenir dans mes bras?" On songe à Anna Karenine, qui a tout laissé pour suivre son miraculeux Vronski, lequel, sitôt satisfait, la délaisse pour l'amour de ses chevaux!  Où est l'erreur? La femme se croit désirée pour elle-même, et mise tout son être dans une passion dont elle attend tout. L'amant de son côté songe plutôt à s'amuser, à jouer, à batifoller. Pourquoi s'encombrer d'une maîtresse qui attend trop de vous et qui vous lasse de ses interminables jérémiades? Qui a tort, qui a raison? Il y a maldonne, c'est évident. Et d'où vient la maldonne? De l'imaginaire, ou mieux encore, du fantasme. La femme s'imagine qu'elle a trouvé celui qu'elle cherchait, et qui n'existe que dans son inconscient comme une promesse de béatitude infinie. Et que voit-elle? Un homme ardent tantôt, généreux, habile, bon amant, séducteur en diable, et tantôt une homme fatigué, irritable, peu amène et porté, ô scandale, vers d'autres d'objets d'attraction, chevaux ou politique, jeu ou guerre, et pis encore, infidèle! Quant à l'amant, on devine un peu le contenu de son fantasme : trouver une parfaite maîtresse, disponible quand il faut, c'est à dire quand lui désire, et capable de se taire et de se résigner quand lui ne désire pas, à la fois proche et à juste distance, compréhensive et accueillante sans condition, à la fois une soeur, une amie, et la plus ardente des maîtresses, toujours adorante et admirative, toujours contente! Déception réciproque, souvent définitive.

Eh bien, quitte à choquer, j'aurais tendance à penser que chacun de nous, dans la capture inconsciente de notre fantasme, nous projetons innocemment nos désirs sur la personne élue (et élue selon quels critères?) et construisons notre romance pour découvrir tôt ou tard que nous avons rêvé. Nous étions seuls avec nous-mêmes, et nous revoilà seuls, souvent désespérés, en rage contre l'univers et contre nous-mêmes, écoeurés et meurtris, moins par la défection d'autrui que par notre sotte espérance : "Comment ai-je pu espérer, me tromper à ce point, m'illusionner sur l'autre? Mais au fond, l'autre, je ne l'ai jamais vu en soi et pour soi, je n'ai fait que fabuler une idylle princière, un nouveau mythe qui ressemble furieusement à tous les mythes éculés de la passion amoureuse".

Et que dire des illusions sexuelles? Que n'attend-on de cette fameuse révélation de l'orgasme, quel paradis de folie douce et de vertige? Certes ce n'est pas rien. mais à côté de ce qu'on espérait? "Tout ça pour ça!". On croit que c'est le partenaire qui en est la cause, et l'on va courant et reniflant à la course au sexe. Et puis tout cela mène à quoi? Il y a loin de la coupe aux lèvres. Et puis la jouissance est si brève! Vaut-elle que l'on s'enchaîne pour la vie entière? Relisons Lucrèce : divine volupté, mais pourquoi s'embarrasser de la passion et se retrouver en enfer?

Nous retrouvons la question philosophique : existe-t-il des biens dont on ne saurait se lasser, des biens qui ne déçoivent pas, à terme, qui continuent de nous procurer tout au long de la vie un sentiment de joie et de contentement? Il faut avoir été profondément déçu pour penser de la sorte, pour renoncer aux plaisirs les plus immédiats, et se tourner vers la recheche du Souverain Bien. Encore que ce dernier terme ne me convienne guère et qu'il faille lui aussi le vider de ses fallacieuses promesses. Mais alors que reste-t-il? La docte ignorance, la gaie science de l'impossible et du possible, la joie au coeur du tragique, et une certaine forme de laisser-être, de nonchaloir et de paresse active qui nous rend présent à ce qui est, sans plus nous lasser ni nous décevoir. De "déçu" nous passons à "dé-su", ce qui signifie que nous savons que nous ne savions pas, que nous avons cru savoir, et qu' à présent nous savons que le seul savoir véridique est non-savoir.