La déception n'engage pas seulement la relation à autrui mais sans doute plus profondément la structure du Moi lui-même. Dire : "je suis déçu" signifie un ébranlement de la représentation. Je m'attendais à une satisfaction - recevoir un cadeau, éprouver le sentiment gratifiant d'une reconnaissance qui aurait comblé mon sentiment narcissique - et voilà tout au contraire que je suis bafoué dans mon attente, privé d'un plaisir avec l'impression pénible de frustration qui l'accompagne. Cette indication, fort banale au demeurant, nous met cependant sur la piste d'une compréhension plus complète de la structure du Moi.

Le moi est la représentation que le sujet se fait de son apparence, à tous les étages de ce complexe psychosomatique qui se désigne lui-même comme un moi : une image du corps propre - en fait une multiplicité d'images, tantôt agréables et gratifiantes ("je suis le meilleur") tantôt extrèmement pénibles ("je suis nul"), mobiles, changeantes, irrationnellement diverses et contradictoires. Un bouton intempestif apparaît sur mon nez et me voilà en enfer! Dans ces images du corps il faut donner une importance extrême à la peau. La peau est l'appeau de ma séduction, mon faire-valoir social. Ajoutons le volume, les courbes, les protubérances, les "appâts", les yeux, le regard, le vêtement, l'attitude, les expressions du visage et nous aurons à peu près les composantes mobiles de ces images mobiles. Il est pénible de vieillir quand on s'aperçoit qu'on ne séduit plus, que nul regard admiratif ne suit votre démarche et vos gestes, de se sentir rabaissé, de n'être plus qu'une "vieille peau". Déception narcissique des plus pénibles, mais aussi expérience impitoyable du réel. L'image soigneusement élaborée se défait dans le miroir du regard d'autrui. Certains en meurent.

Et puis il y a toutes les images mentales élaborées au fil du temps, sur mon intelligence, ma sociabilité, mon tempérament, mes comportements sociaux, mes capacités, mes points forts et mes points faibles, mes prestations, mes amitiés, mes ambitions, mon nivau d'aspiration etc. Je rencontre les attentes de mon patron, les exigences de mon conjoint, les félicitations et les blâmes, les échecs et les triomphes, là encore dans une valse perpétuellemnt mobile, changeante, gratifiante parfois et humiliante, avec les hauts et les bas de toute existence sociale. Gloire un jour, déboire demain. La déception est trop souvent au rendez-vous, surtout quand je fais effort pour satisfaire et que je ne comprends pas en quoi je serais décevant. La vie n'est pas un long fleuve tranquille. Comment gérer ces inévitables blessures, recoudre un moi défaillant, restaurer le narcissisme pour éviter la dépression qui guette?

C'est que chacun a besoin, pour exister, d'avoir élaboré un moi qui puisse résister aux agressions, maintenir un certain niveau minimal d'autosatisfaction, d'estime de soi, de continuité psychique. Mais à l'inverse rien n'est plus détestable qu'un souci obsessionnel de soi, que la vanité, l'emphase, la prétention, le présomption, l'orgueil, l'égocentrisme, l'immodestie, l'histrionisme, la parade, l'ambition dévorante et la sotte complaisance à soi. Rousseau distinguait  fort justement l'amour de soi, tout à fait légitime par quoi on s'assure de sa propre existence par le soin naturel, la prudence et la vigilance, et l'amour propre, qui n'est que complaisance à l'image, passion sotte, passion triste. Ou encore, on peut dire, à la suite de Freud, qu'il faut distinguer un Moi-Réalité qui permet l'ajustement aux faits et un Moi-Image qui est une efflorescence scabreuse du fantasme. En théorie tout cela est fort beau, mais dans la réalité de l'existence, que se passe-t-il en fait? Le narcissisme est une donnée psychique fondamentalement ambiguë. Il en faut et il n'en faut pas. Ce n'est pas tout de dire qu'il en faut un peu mais pas trop. Est-ce seulement un problème de dosage? Solution boîteuse et verbale. Je crois qu'il vaut mieux distinguer deux sources opposées qui se rencontrent , se rejoignent et se mêlent si intimement qu'il est fort difficile de les distinguer. D'une part, la ligne de la pulsion de conservation de soi, inscrite dans l'instinct, mais qui peut faillir, et d'autre part la ligne qui va du fantasme à la prolifération des images de soi, comme un feu d'artifice, une arborescence passionnelle, voire pathologique, responsable des passions égotistes.

Quand Bouddha, et bien d'autres sages s'en prennent au Moi - le moi haïssable, responsable de tous les maux du monde, méconnaissance, infatuation et délire -  il faut se méfier. A mal comprendre ces analyses on risque de basculer dans une sorte de nihilisme dépressif, d'acédie, de mélancolie sans issue. Si "je" ne suis rien, alors rien n'est plus, et le monde s'en va à vau l'eau. Bouddha enseignait qu'il fallait éviter deux excès : la conviction qu'il existe un Moi immortel, substantiel, fixe et quasi divin, et d'autre part la chute dans le nihilisme du Moi, qui est somme toute pire que la première illusion. S'il n'est pas une substance fixe et perdurante, le Moi n'en est pas moins une structure psychophysique utile, voire nécessaire, tant que l'on n'a pas atteint le niveau spirituel qui mène au non-attachement. Pour le sage libéré la question du moi ne se pose plus. Il a trouvé son ancrage dans la réalité comme telle et n'a plus bespoin de délirer sur son existence ou sa non-existence. Mais pour nous, qui ne sommes pas des sages?

L'important est de bien saisir la mécanique du moi passionnel. L'énergie qui fait tourner la machine c'est la "soif", entendons un besoin irrépressible de reconnaissance, de confirmation, de gratification. En termes analytiques on peut dire : la course inconsciente pour restaurer l'image du moi-idéal, qui se dérobe indéfiniment en vertu les lois du réel, de l'indifférence d'autrui, ou plus simlplement, de ce que le moi se veut au centre du monde et ne puisse y être. C'est là " la chute originelle", la déception cardinale sur laquelle il nous faut bâtir notre existence subjective. Sartre disait " la chute originelle c'est l'existence d'autrui". Pensée profonde. Si j'étais seul au monde je n'aurais ni limites ni frontières, mais je serais dissous dans le Tout indifférencié. Vivre - naître - c'est tomber de haut. Du haut du fantasme dans la bourbe du monde, le"fient du monde". La déception est inévitable, et, disons-le calmement sereinement : nécessaire. Naïtre égale n'être (plus) pour ex-sister.

"Désastre obscur" écrivait Mallarmé. Et de fait c'est bien des astres que nous sommes dé-chus, dé-sidérés, sidérés, étrangement désirants de ce désastre même.