"La psyché entre amis, la genèse de la pensée dans le dialogue et par écrit (Brief) sont nécessaires aux artistes. Hors de quoi nous n'avons aucune pensée pour nous-mêmes ; elle appartient à l'image sacrée à laquelle nous donnons figure (bilden)." - C'est un extrait de la lettre du 2 décembre de Hölderlin  à Böhlendorf. 

Ce bref passage exprime l'entrecroisement problématique de trois idées relatives à la "pensée" de l'artiste - terme qui, à son tour, mérite d'être examiné.

L'artiste "n'a pas de pensée pour lui-même" - sa fonction propre n'est pas d'exhiber ses états d'âme, à titre personnel, dans la complaisance à soi. L'individu concret et sensible s'efface au profit de l'artiste qui va concevoir et former l'"image sacrée", celle que constitue l'oeuvre à venir. Souffrance, passion, jubilation, et l'amour du pays natal, tout cela se sublime dans le chant - dont, à présent, le poète entrevoit la nécessité et la forme. Et la solitude elle-même, si pesante, se transcende dans la conviction qu'il existe une constellation d'amis avec qui l'échange sera bénéfique et stimulant.

Pour le poète, ce qu'il vit, éprouve, imagine, n'a pas de valeur en soi : c'est un matériau, souvent riche, parfois négligeable, à partir duquel un travail d'élaboration peut être entrepris. Mais cela est impossible sans la "pensée". Mais quelle pensée ? Hölderlin s'est formé à l'école des Grecs, dont il a assimilé la pensée, notamment celle des Tragiques. (Il proposera une traduction nouvelle de l'Antigone et de l'Oedipe roi de Sophocle). Mais cette pensée, pour sublime qu'elle fût, ne vaut plus pour la modernité. Il faut un autre chant. Ce qui mène Hölderlin à penser un retournement complet, le retournement natal : "chanter de manière native et sans artifices, tout à fait originelle" - "Originelle" doit s'entendre au sens absolu : ce qui jaillit de l'origine. La vraie, la grande poésie jaillit de l'origine :

   "Enigme est le pur jaillissant"(Le Rhin).

Si l'origine est énigmatique - comme est énigmatique la parole du dieu qui dit sans dire -  c'est que nous n'en pouvons sonder les profondeurs, réduits à percevoir et à recueillir "le jaillissement", comme ces sources qui sourdent de la terre insondable et qui, jaillissant, murmurent et chantent la musique des eaux, poésie première, native et spontanée, symbole vivant de toute poésie à venir.

Hölderlin revenu de France s'attèle, comme il peut, à cette nouvelle tâche de poésie, écrira ces hymnes fabuleux, qui, tels des monuments fracturés, dresseront pour nous ses colonnes et ses arcs, témoins d'une aventure de pensée sans égale.