"La guerre est le père de toutes choses, de toutes le roi" (traduction Conche).

Il faut pour apprécier correctement l'extraordinaire énergie de la phrase grecque, la lire et la faire résonner en grec : "polemos panton mèn pater esti, panton de basileus".

Les allitérations en début de mots (polemos, panton, pater) font résonner le rythme, renforcé par la scansion des temps forts : une métrique digne des grands hymnes pindarique.

Ecrivant, Héraclite est poète. On l'a dit "obscur": il ne développe jamais, il donne à entendre, parole oraculaire, verbe inspiré. Poésie sombre, et non obscure, poésie tragique.

Polemos - la guerre, le conflit - est dit "le père", celui qui engendre les oppositions, la contrariété des contraires, celui qui désunit et désassemble, qui introduit la séparation entre les éléments, qui dissocie, distribue, initie la pluralité infinie des choses, la multiplicité chatoyante du réel.

Mais cette pluralité n'est pas un chaos : les contraires sont dans un rapport de distance réglée, constituant une secrète unité, comme sont l'unité du jour et de la nuit, du besoin et de la satisfaction : rythme encore et toujours - rythmos c'est d'abord une figure, une forme, avant de désigner une cadence dans le mouvement. Mais il est essentiel de distinguer d'abord le jour de la nuit si l'on veut quitter "l'antique chaos" qui noie toutes choses dans une indistinction fatale. Héraclite n'est pas possédé par la nostalgie de l'origine, il se tient hardi et fier sur le socle de la différenciation, considérant les choses dans leur écoulement, dans le cours éternel d'un mouvement intarissable. Le fleuve coule, et ne cesse de couler, comme toutes les choses de ce monde.

C'est le sens de la seconde partie du texte : "de toutes choses le roi" (basileus). Polemos est le père et le roi, il est le principe régnant de la différenciation et du rapport, de la contrariété qui fait unité. Il sépare et maintient. Il garantit la pérennité de la relation, évitant l'écrasement dans l'indifférencié et la fuite des éléments dans l'espace infini : "Le soleil ne dépassera pas ses mesures ; sinon les Erinyes, auxiliaires de la Justice, sauront bien le découvrir" (DK 94).

La juste mesure : nous sommes bien au coeur de l'hellénisme classique, lequel contemple et pense un ordre (cosmos) parfois inapparent, jusque dans le trouble et le tourbillon. Il faut tenir ensemble deux propositions apparemment antagonistes : l'universalité du conflit et la justesse du rapport. C'est en ce sens que Héraclite peut écrire que "le dieu est jour nuit, hiver été, guerre paix, satiété faim". La guerre universelle est aussi la paix - qu'il ne faut pas comprendre comme l'absence de conflits mais comme le statut nécessaire qui règle les conflits.