Je me croyais un, je me découvre deux... Deux, parce que je me suis affublé sans le savoir, et même sans le vouloir, d'une somme incalculable d'éléments hétérogènes, venus de toutes parts, et qui m'ont déformé, dénaturé, au point que je ne reconnais pas même mon image dans le miroir. - Une telle proposition paraîtra hirsute et controuvée, absurde au dernier degré. Et pourtant c'est bien ainsi qu'on élève les enfants de tous les pays et de toutes les conditions : formatage et polissage. L'individu devient bon an mal an une personne, un personnage, une personnalité, soit, la plupart du temps, une contrefaçon. Il est miraculeux si, dans certaines occurences exceptionnellement favorables, la nature propre d'un sujet rencontre un milieu tolérant qui ne brise pas son élan et lui offre de belles virtualités créatives. C'est l'exception. Ce ne fut pas mon cas, ni celui de bien des artistes ou auteurs, qui durent lutter de toutes leurs forces pour se dégager de l'emprise étrangère. Pourtant il s'agit bien, en principe, d'élever (d'où le terme élève)  non de dresser (rendre droit, mais le courbe serait-il pernicieux et vicieux ?), de brimer ou de briser.

Voir le récit que fait Montaigne de sa formation toute de douceur et de gentillesse : ses parents, respectant sa nature, ont facilité l'expression souple et ample du plus beau génie. Faisant le moins ils ont obtenu le plus.

Je me découvre deux, disais - je. Parce que je me suis identifié au genre, à la famille, à la religion de mes pères, à des figures morales, à des idéaux, et que sais-je encore. Cela fait beaucoup. J'ai fabriqué, je me suis laissé fabriquer, une arlequinade de bric et de broc. Cela fait deux, évidemment, structurellement. Tout le travail psychologique consiste à tailler là dedans, à passer au crible, à dépouiller.

Je puis bien, aujourd'hui, énumérer tout ce que je ne suis pas : les figures du deux, m'en séparer, m'en délivrer - du un qui reste, car il reste c'est cela la bonne nouvelle, en toute rigueur il n'y a rien à dire. Ce qu'on en dirait serait toujours du deux, une définition, une fixation. Le un déjoue toute logique propositionnelle. Sa force propre est de savoir inventer ce qui n'existe pas encore.

Ce un du sujet n'est pas une substance, pas même un être . Un, quelqu'un parmi des milliards. Si l'on tient vraiment à esquisser une caractéristique on dira : l'un n'est pas l'autre, différence irréductible.

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Je trouve dans Groddeck quelques considérations similaires lorsqu'il oppose vigoureusement l'individu et la personne. La personne est aliénée dans les exigences sociales de devoirs et de conformité, l'individu est le terme approximatif pour désigner l'être naturel, qu'il s'agit de retrouver en dégrossissant la personne, trop souvent engoncée dans la pathologie, qui n'est guère autre chose qu'un raté de l'individuation.