Ce sont ici des variations de hasard sur quelques thèmes très simples, toujours les mêmes, avec des déplacements, des reprises, des circonvolutions, des essais et des ratages, comme font nos rêves : le rêveur est le personnage central de toutes ses fantaisies, alors même qu'il semble s'absenter. Le voilà représenté discrètement par un chapeau noir, un vélo, une maison sans toiture, et le plus souvent par un défaut, la pièce manquante ou le trou dans la structure.

Il est impossible de tout dire, si bien que ce qu'on dit est l'habillage de ce qu'on ne dit pas, et qui importe le plus. Mais l'écrivain est cet être bizarre qui ne se contente jamais, qui continue envers et contre tout, qui s'obstine, qui recommence. "Tant qu'il y aura du papier et de l'encre" : Tâche virtuellement infinie, à laquelle l'écrivain s'identifie et qui fait le sel de sa vie.

On peut aussi décider de s'arrêter, estimant que l'essentiel est d'avoir fait un bon bout de chemin, et que le reste échappe, échappera à jamais : c'est la part insondable que chacun emporte avec soi dans la tombe, qui ne concerne personne, pas même le sujet, qui aura tenté, et raté sa prise.

D'aucuns s'acharnent à construire une image qui perdurerait au delà de leur existence présente, tel Achille qui choisit, au rebours d'une vie paisible au milieu des siens, l'héroïsme, la mort et la gloire immortelle. Mais lui qui renonce au bonheur au cours de sa brève vie, jouira-t-il de la gloire après sa mort ? Pas du tout : Homère nous le présente, ombre exsangue, au pays d'Hadès, soupirant après les charmes perdus de la vie terrestre.

On veut se faire un nom, rester dans la mémoire des hommes, mais nous n'y serons plus. Que d'efforts, que de travaux pour une récompense dont on ne jouira jamais ! Une telle escroquerie n'est possible que par l'illusion que l'on vivra toujours, que l'on sera éternellement justifié par une sorte de tribunal post mortem qui pèse les âmes des défunts, tribunal fantastique et profane, version moderne du Grand Autre, mais qui, structurellement, serait toujours encore d'inspiration religieuse. C'est ainsi que le vieux Kant, par exemple, nous entretient d'une "République des volontés libres", qui n'existe nulle part, si ce n'est dans le cerveau surchauffé du philosophe.

Toute cette affaire, en somme, tourne autour de la question de l'idéal, et, plus précisément encore, de l'idéal du moi. C'est cette instance, si importante, si décisive, si aliénante aussi, qui crée la tension fatale entre ce que je suis et ce que je dois être. Et c'est forcément un autre qui a créé cette déchirure par ses injonctions, obligations et interdictions : dès lors je ne puis me contenter de ce que suis, je me mets à souffrir de mon insuffisance, et je m'efforce de rejoindre cette image - selon le point de vue de l'autre, image de l'autre, et c'en est fait de ma nature propre, de mes tendances innées. Me voilà malheureux. "Je n'y arriverai jamais". C'est ainsi que s'édifie ce tribunal de la raison, ou de la moralité, dont la figure redoutable, intériorisée, va se muer en tribunal impersonnel, où je ne reconnais plus les figures tutélaires qui ont déclenché tout le processus.

Le tribunal sévit dès cette vie, mais il s'hypostasie dans un temps sans mesure, aux dimensions de l'éternité. C'est ce que l'épicurisme avait bien perçu. "Toi qui vis pour demain..."

C'est là l'histoire individuelle, mais c'est aussi l'histoire de la civilisation : l'homme est cet animal pensant qui vit en se rapportant à l'autre, et aux autres morts autant qu'aux autres vivants. Mais le vrai problème surgit lorsque le sujet croit devoir vivre pour - pour la famille, la nation, la gloire, la société sans classe, et tout ce que l'on voudra. Ne peut-on vivre tout simplement, sans idéaux excessifs, sans projet pharaonique, sans souci de l'immortalité ? Vivre, juste vivre ? Gageons que cette idée si simple est la plus difficile.