Un homme est assis à ma gauche. Qui est-il ? Une voix résonne dans la conscience endormie du rêveur : " un pauvre petit professeur". Et je le vois bien, c'est évident : cet homme c'est moi. 

Mais par un autre aspect, tout aussi nécessaire, dire "c'est moi" implique un dédoublement : celui dit être ceci ou cela établit involontairement une césure entre le sujet qui parle et l'image à laquelle il s'identifie, césure indépassable dans le cadre du langage. C'est le drame de toute identification qui croit saisir une identité et s'en sépare dans l'acte même de l'énonciation. Je suis ce que je dis, et je ne le suis pas, car le disant je m'en sépare

Ce qui est heureux en somme : l'identification est un piège qui fonctionne tant que je ne vois pas cette irréductible distance. L'identification est une aliénation, mais elle contient en elle même son dépassement : il suffit que le sujet retire l'adhésion en découvrant son pouvoir de se lier et de se délier.

Le petit professeur est assis à côté : le sujet s'y reconnaît (il est cela) et ne s'y reconnaît pas (il n'est pas cela). A tout prendre, ce n'est qu'une image qui se pare frauduleusement du titre d'être. Mais toute autre image serait du même tabac, glorieuse ou pitoyable : l'être est le mirage fatal du sujet qui s'aliène dans une définition.

"Pas plus ceci que cela" disait Pyrrhon : toute identification est un leurre, et la liberté, si elle existe, consiste à écarter la définition, pour consentir au mouvement universel.

Le pauvre petit professeur est l'envers honteux du moi glorieux. Mais l'un et l'autre sont des mirages. Il ne faut accroire ni l'un ni l'autre. Moment zéro : un sujet pur, sans identification, sans identité. Je sais bien d'expérience que cela ne dure jamais, que la valse des identifications va reprendre, qu'on ne peut faire autrement, mais je sais que ce n'est qu'un jeu, que je n'y suis engagé qu'à demi, que je saurai me reprendre, me dégager, déplacer les perspectives, maintenir un écart.

Voilà qui ne plaira pas aux enragés de l'identité qui ensanglantent le monde. Partout se lèvent des bannières, s'édifient des murs. L'identité c'est l'obsession du CONTRE, économie de la haine. Le sujet qui se désindentifie ne cultive pas la haine, ni l'amour, ni la guerre. Il ne sert et ne hait personne : il est libre.