Parfois je me prends à rêver : si je n'avais été philosophe ou poète, qu'aurais-je bien pu choisir d'autre ? Une voix dit : j'aurais bien choisi la psychiatrie, ou la psychanalyse, d'ailleurs n'ai je pas commencé mes études en psychologie ? Une autre dit : archéologie, histoire ancienne, philologie classique. Mais à tout prendre tout cela fait un, sous un certain rapport. Mais j'ai toujours évité les spécialisations, qui permettent certes d'aller loin, mais se perdent volontiers dans le détail inutilisable. L'archéologue passe des mois et des années à creuser quelque caverne obscure, à déterrer des os vermoulus, des crânes patibulaires, à soupeser, comparer, évaluer, et c'est un triomphe s'il apporte quelque lumière qui révolutionne les connaissances. Sans compter la fatigue des voyages, le soleil accablant dans le désert, la soif, l'exaspération de fouilles qui n'en finissent pas, la lassitude du petit matin et l'épuisement du soir. Non, vraiment, je n'aurais pu être archélogue. - Ni ethnologue d'ailleurs, et j'eusse écrit, comme Lévi-Strauss : "Je hais les voyages et les explorateurs".

L'Egypte ancienne me passionne, je lis beaucoup de choses à son sujet, mais mon voyage archéologique se fait dans mon fauteuil, où, armé d'un bon café et d'une bonne pipe, je parcours en esprit les siècles immenses, admirant les stupéfiantes réalisations artistiques de ce peuple exceptionnellement inventif et prolifique. Mais rien n'égalera jamais mon amour de la Grèce, et si la philosophie sut m'attirer un jour, c'est encore par amour de la Grèce. Tant et si bien que dans le siècle où nous sommes je me considère positivement comme un Antique égaré dans la modernité : l'esprit grec est toujours vivant, il féconde en profondeur la philosophie depuis ses origines, à travers les siècles. Non qu'il faille répéter à l'envi les thèses des Anciens, mais c'est de leur incroyable liberté d'allure et de pensée qu'il importe de s'inspirer.

Voyez Diogène Laerce : il mentionne une bonne centaine de philosophes dans son ouvrage, qui ont poussé comme des champignons en deux ou trois siècles, et cela dans toutes les villes de Grèce continentale ou en Grande Grèce, extraordinaire florilège de penseurs originaux, dont nous n'avons souvent que quelques citations, et qui tous, sans Université, sans école, inspirés par leur seul génie, ne s'autorisant que d'eux-mêmes, ont tracé pour toujours les voies royales de la pensée. A-t-on jamais fait mieux ?

Mais laissons là les rêves de voyage. Au fond je ne me suis jamais vraiment intéressé qu'au voyage intérieur, à l'exhumation du passé enfoui, à la quête des origines, au mouvement de la vie psychique, constituant une sorte d'histoire, ou d"identité narrative", qui est aussi une manière d'archéologie, et qui a au moins le mérite de mener à une connaissance éprouvée et positive. C'est tout à la fois de la généalogie, de l'archéologie, de l'histoire, de la philologie et de la psychologie. Le grand mérite de la recherche philosophique est de n'écarter aucune piste, de les ouvrir toutes, de rassembler le tout en une vaste synthèse, indéfiniment ouverte. Mais je ne sais si beaucoup de nos philosophes modernes accepteraient une telle définition.