Je reviens tout doucement dans les bocages ensoleillés de l'apparence. Epistrophè.

Strophè c'est le tour. Dans le théâtre attique la strophe désigne ce fragment poétique chanté par le choeur qui fait le tour de l'orchestre. Et l'antistrophe le mouvement inverse, avec un nouveau fragment de texte. 

Il est remarquable que l'action dans la tragédie conduise inexorablement à la catastrophe. Katastrophè c'est le retournement qui entraîne la ruine et le désastre. Voilà un peuple, les Grecs, qui a conçu le pire possible comme indice indépassable de la vérité, et qui l'a hissé au rang de l'oeuvre d'art la plus sublime. C'est la définition du tragique.

Toute la question est : comment vivre avec cette conscience sans en périr ?

Dans le cadre même de la tragédie c'est la beauté du texte, du style, du rythme, de la prosodie et de la musique (la flûte apollinienne accompagnait le chant du choeur) qui apporte un antidote vigoureux, emportant la tristesse et la désolation, manifestant la suprématie finale de la beauté, réconciliant l'homme souffrant avec la destinée. On verra de même dans Schopenhauer, qui ne se lasse pas d'évoquer toute la douleur du monde, une reconciliation finale lorsque, jouant Rossini et Mozart, il considère la musique comme "la floraison de la vie".

A la katastrophè de la vérité on opposera l'epistrophè de l'art, et plus largement de la disposition esthétique. Epistrophè désigne une autre sorte de retournement, vers le haut. Non pas vers quelque divinité ou chimère idéale, mais retour vers le monde tel qu'il est, mouvement, tourbillon, apparences, avec ce savoir indépassable de l'impermanence et de la finité .

La vérité sue, et assumée, comment vivrai-je dans le monde ? La fleur naît, la fleur périt, mais elle est si belle "en sa première et verte floraison" ! L'éphémère nous accable, l'éphémère nous ravit, et d'autant plus que nous en mesurons la fragilité. Cette beauté, dira-t-on, ne nous console pas de la perte, oui, mais la perte ne peut faire que la beauté n'ait pas été. Il faudra choisir entre le regret et le souvenir heureux. Et puis, la nature produit encore d'autres merveilles...

Risquons encore un autre pas de danse. Il faut, nous dit-on, quitter le samsâra, quitter les faux prestiges de la richesse, des plaisirs, de la renommée, se détourner, se libérer de l'avidité, de la répulsion, de l'ignorance. Considérer en toute chose, et en vous-même, l'impermanence, l'insubstantialité, l'interdépendance, par quoi vous atteindrez la sagesse et la liberté. Soit. Imaginons que vous ayez réalisé toutes ces étapes. Et maintenant, que faites-vous ? Vous voyez que si vous avez changé votre perception du monde, le monde n'a pas changé, et au total, où vivre si ce n'est dans ce monde ? Il n'existe pas pas d'autre monde que le samsâra, mais rien ne vous oblige d'y vivre selon la logique du samsâra. Vous y êtes, mais non attaché, non préoccupé. En toute chose vous voyez la précarité, la passagèreté mais vous n'en concluez pas au néant. Et voici que, renonçant à quelque sagesse suprahumaine, vous vous contentez de mieux en mieux de ce qui apparaît là, solide ou fragile, durable ou précaire, toutes choses égales ou presque, avec ce petit coefficient différentiel qui est la marque propre de votre singularité.

Je finirai par un koan :

Au début les montagnes sont des montagnes

Puis les montagnes ne sont plus des montagnes

A la fin les montagnes sont des montagnes.