Eté sombre. Le seul bénéfice de mes pérégrinations moroses consistera en un florilège étonnant de rêves nocturnes qui tournent inlassablement autour d'un foyer obscur, impossible à dire. Une sorte de danse échevelée qui fait signe, qui désigne un lieu, à la manière d'Héraclite, sans livrer le secret. " Le dieu qui est à Delphes...". C'est la logique propre du rêve : il dit sans dire, il escamote, il déplace les contours, il annonce de belles trouvailles, et puis il vous laisse, pantelant, déçu, sur le rivage. 

De nuit en nuit, avec une stupéfiante régularité, je rêve de trous, d'espace vierge, de surfaces blanches, de pièces nues : quelque chose fait défaut, manque à se faire, échoue, rate, laisse de la place, signe un impossible, un inaccessible. Quelque chose ne peut parvenir à être tout à fait, quelque chose échoue à se parfaire, on ne sait s'il s'agit d'un échec personnel, d'un moindre-être, ou d'un fait de structure, universel.

Le rêve dit : cela tu ne le peux, tous tes efforts pour atteindre cela sont voués à l'échec. C'est la marque de la finitude, l'inscription de la "destitution subjective", l'expérience imparable du "désêtre". Tout cela je le sais bien, je n'ai cessé de l'étudier et de le dire. C'est la dimension existentielle de la vérité.

Mais il y a une autre face : il ne s'agit pas seulement du sujet pris dans la dramaturgie de ses espoirs et de ses échecs. Le trou dont je parle est dans les choses mêmes, prises dans la tyrannie du changement perpétuel, qui, tout en étant absolument ce qu'elles sont, ne naissent que pour mourir, sans que jamais le mouvement ne s'arrête, sans que jamais de l'être ne se constitue et perdure. Ni Etre, ni Non-Etre.

Les choses sont ce qu'elles sont, et pourtant elles sont irrémédiablement trouées, emportées comme feuilles d'automne. Le temps de naître, de paraître "aux rivages de la lumière", déjà elles ne sont plus, poussière dans le vent.

Les deux intuitions, la finitude subjective, la caducité objective, se rencontrent dans la même image : le trou dans la structure, du sujet, et du monde, qui ne dénote nullement un quelconque manque à combler par l'action ou la connaissance - de fait il ne manque rien - ce trou exprime de manière grossière mais incontestable, un certain espace d'inconnaissance, de mobilité, d'ouverture, de jeu, de créativité.

Ou l'on voit que ce qui apparaissait au premier chef comme douleur du manque, privation et frustration, se révèle ensuite, par un renversement remarquable, en contemplation sereine du mouvement universel. C'est ainsi que l'on accède, d'un coup, à la compréhension de la vacuité, ou, en termes pyrrhoniens, à l'évidence du paraître. Le fameux secret, au bout du compte, que récèleraient nos rêves, est un secret de Polichinelle ! Il ne dit pas, et ne disant pas il dit, ce que nous savions déjà et que nous ne voulions pas savoir. Ou plutôt, nous ne voulions pas, préférant dormir les yeux ouverts, que quelqu'un nous le dise.