La nymphe Calypso avait sauvé et recueilli Ulysse après son naufrage. Elle, l'Immortelle, pour le garder, lui offre "de le rendre immortel et de le garder toujours jeune". Mais Ulysse n'est pas heureux :

                                         "il était assis sur la grève,

    Les yeux tout embués et consumant la douce vie

    A pleurer son retour".

La situation aurait pu durer éternellement si Zeus n'avait décidé de libérer Ulysse pour qu'il pût accomplir son destin, qui était de revenir à Ithaque. Sommée de libérer son prisonnier d'amour, Calypso, contre son gré, fournira à Ulysse de quoi construire un radeau, des voiles et des vivres pour la traversée.

C'est le choix d'Ulysse : renoncer à l'immortalité bienheureuse qui lui donnait tous les avantages de la vie divine, et la jeunesse éternelle, pour reprendre sa course laborieuse et périlleuse sur les "montagnes de la mer", battu par les houles et les vents furieux, espérant enfin revoir sa patrie, son épouse et son fils, si toutefois Poseidon ne le précipite pas dans les abîmes. Entre l'immortalité et la mortalité, il choisit la mortalité. Entre le bonheur facile et le désir difficile, il choisit le désir. Entre la divinité et l'humanité il choisit l'humanité.

A tout prendre, ce qui lui offrait Calypso c'était un long rêve sans réveil. Et que sont les dieux, que sont les caractères de la divinité sinon des images de rêve ?

Le projet d'Ulysse n'est pas, comme Achille, de s'éterniser dans la mémoire des hommes, il est bien plus immédiat : "revoir les siens et rejoindre le toit de sa haute demeure". Fort de ce désir il accepte de renoncer à tous les avantages, encore que souvent, comme chez tous les hommes, la tentation soit quasi irrésistible de céder aux charmes, aux sortilèges, aux envoûtements des nymphes ou des sirènes - comme dans cet épisode fameux où, pour entendre leur chant, il se fait attacher au mât de son bateau : il veut voir, entendre, savoir, mais il ne veut pas périr, et prend les mesures nécessaires.  "L'industrieux Ulysse ", l'homme du désir, l'homme de la connaissance, mais de la prudence aussi, et de la ruse. Comme les héros de l'Iliade sont frustes à côté de cet homme-là ! 

Je me demanderai pour finir ce que signifie, plus amplement, ce désir du retour. En première lecture c'est une thématique précise de la nostalgie, qui, étymologiquement, signifie douleur (algie) du retour (nostos) - "le mal du pays". Plusieurs fois Homère décrit la douleur d'Ulysse, versant des larmes amères. Mais nous savons tous, d'expérience, que l'on ne retrouve jamais ce qu'on a perdu, qui a changé de forme ou de statut : la boucle ne mêne pas au point de départ mais en un autre lieu, un autre temps, différents du premier. Ulysse, qui rêve de retrouver sa haute demeure en l'état, la verra dans le plus grand désordre, livrée à la cupidité des prétendants. Ainsi donc ce n'est pas fini ! Une nouvelle boucle s'amorce : massacrer les usurpateurs, faire justice, rétablir la paix. On se demandera même si, justice faite, Ulysse peut rester, demeurer, ou si un autre désir, encore, ne va pas l'entraîner à reprendre la mer...