Je voudrais interroger le mot fameux de Bichat : "La vie est l'ensemble des forces qui résistent à la mort". Cette formule prend le contrepied de la conception classique et commune qui définit la vie comme puissance d'expansion. On regarde l'enfant, et l'on s'émerveille de voir comment il grandit de jour en jour, développe des facultés nouvelles, et pour un peu on finirait par croire qu'il va se développer à l'infini. Mais la croissance s'arrête bientôt, et déjà commence un sourd et lent travail de décomposition, dont chacun connaît l'issue, encore qu'il ait quelque difficulté à l'admettre. Dans chaque enfant, le fantasme d'immortalité reprend vigueur, puis se voit inexorablement battu en brèche par la réalité.

Dire que la vie est l'ensemble des forces qui résistent à la mort c'est dire deux choses : d'abord que c'est la mort qui est la force dominante, et il est bien vrai qu'au niveau de l'organisme c'est elle qui a le dernier mot. Vivre c'est aller à la mort. Ensuite que la vie se définit comme force de résistance, plus exactement comme une somme de forces qui réagissent au risque de mort, combattent la tendance interne à la décomposition. On mange, on boit, on respire, on assimile, on expulse : toutes ces fonctions sont dites vitales parce qu'elles conditionnent la prolongation de la vie organique : besoins "naturels et nécessaires". Heureusement pour nous, la satisfaction de ces besoins s'accompagne en général d'un plaisir, ce qui concourt encore à favoriser l'exercice de ces fonctions.

L'organisme est constamment assailli d'agents pathogènes contre lesquels il organise un système de défenses plus ou moins efficace. Il résiste à l'agression. Mais cette résistance a des limites. La parade est sélective, adaptée à un certain milieu, et si les conditions changent elle peut se révéler inadéquate. C'est ainsi que des espèces disparaissent suite à des révolutions du milieu.

Le risque c'est la mort. Le destin c'est la mort. On peut s'étonner à juste titre que la vie soit simplement possible, qu'elle ait pu fleurir, se développer dans l'arborescence d'innombrables espèces, et dans des conditions incroyablement improbables, comme les fonds marins, les déserts et les étendues glacées. C'est la limite de la conception de Bichat : définir la vie comme résistance à la mort c'est négliger l'invraisemblable puissance génitrice qui a fait surgir tant d'organismes différents, doués d'une ingéniosité admirable pour coloniser un milieu hostile, et capables d'assurer, à travers les générations, la continuité, voire le renouvellement, de leur type.

C'est dire que ce qu'on appelle la vie relève d'une double approche : puissance de génération, force de résistance. La génération c'est la puissance active, la résistance c'est la force réactive. Il faut les deux, la force de résistance ne pouvant s'exercer que dans la cadre de la génération. Ce qui peut susciter un étonnement infini c'est que la nature jette dans l'existence d'innombrables créatures, dans une sorte de jaillissement fantastique inépuisable, pour les condamner tous à la mort certaine, le plus souvent violente. On peut y voir un invraisemblable gâchis, un holocauste baroque, un massacre organisé. Se consolera-t-on en se disant que si l'individu meurt l'espèce continue, que chacun de nous est un relais pour une course qui nous traverse et nous survit ? Sans doute, mais pour l'individu comme tel, les dés sont pipés et l'affaire est entendue.

Au niveau de l'organique il n'y a pas de solution. Alors on inventa des dieux et des rites d'immortalité. Je dirai plus simplement : la vie de l'esprit, la culture, la transmission de la connaissance, la grande tradition.