"Peu après il (Homère) arriva à Ios. Là, assis sur un rocher, il vit des pêcheurs s'approcher de la plage et leur demanda s'ils avaient pris quelque chose. Ceux-ci, comme ils n'avaient rien pris mais s'époulliaient, lui dirent, à cause du manque de poissons : "Ce que nous avons pris nous l'avons laissé, ce que nous n'avons pas pris nous le portons"...Homère, ne pouvant résoudre l'énigme, mourut de découragement".

C'est là un topos classique de la littérature grecque. Héraclite lui aussi y fait référence pour souligner que "le plus sage des Grecs" se montra incapable de résoudre l'énigme, dépassé par l'ingéniosité de gamins incultes.

L'énigme c'est d'abord une parole (ainos = parole, récit) qui exprime une impossibilité logique, tout en la référant à une situation réelle. C'est exactement ce qui est présenté ici.

"Ce que nous avons pris nous l'avons laissé". C'est absurde. Le pêcheur qui prend un poisson ne peut pas, dans le même temps, le laisser. "Ce que nous n'avons pas pris nous le portons". On ne saurait porter un poisson qu'on n'a pas pris. Double contradiction, double impossibilité, qui plonge le malheureux Homère dans le plus extrême embarras, au point qu'il y perdra la vie. En ce temps-là on ne plaisantait pas sur le chapître de la sagesse : un sage savait ou ne savait pas, et s'il ne savait pas il n'avait d'autre issue que le suicide, réel ou symbolique.

L'impossibilité logique, disions-nous, est pourtant rapportée à un élément réel, mais caché. Découvrir l'élément réel c'est du même coup faire sauter l'impossibilité logique.  Remarquons la dualité des plans : d'une part la parole, le sens (le non sens), l'énoncé contradictoire : à ce niveau l'énigme se referme sur le sujet comme les mâchoires d'un labyrinthe. L'énigme est positivement mortelle. Et puis il y a l'autre niveau, qui n'est pas énoncé, qu'une force maligne s'acharne à dissimuler (ce peut être la malignité d'un dieu), et qui, tant qu'il n'est pas dévoilé, agit souterrainemet à l'insu du sujet. Pourtant il y a un rapport du premier plan au second (de la parole obscure à l'élément réel) sans quoi ce ne serait plus une énigme mais une absurdité pure et simple. Il faut donc supposer que ce rapport est en quelque sorte signifié dans la parole manifeste, mais de manière telle qu'il faut une perspicacité exceptionnelle pour le découvrir. C'est la problématique du déchiffrement : il y a un texte, il est incompréhensible, pourtant il possède un sens, reste à trouver une clef pour raccorder le texte à la réalité qu'il exprime.

Dans notre histoire homérique, égarés par une lecture trop rapide, nous avons cru que les pêcheurs parlaient de poissons. Nous n'avons pas pris garde à une incidente rapidement négligée : ils parlent des poux - "ceux-ci, comme ils n'avaient rien pris mais s'épouillaient" - et voilà que la contradiction logique est instantanément levée : "ce que nous avons pris nous l'avons laissé, ce que nous n'avons pas pris nous le portons". Hé oui, ce n'était que cela ! Cela valait-il qu'Homère en mourût de découragement ?

Mais l'essentiel n'est pas là. Peut importe l'objet, des poux ou quelque savoir supérieur. C'est la structure qui importe, le jeu complexe de la contradiction logique rapportée à un élément réel. C'est cela qu'il faut penser plus avant. Je dirai que cette structure est à l'oeuvre dans les affaires courantes, obscures ou non, de l'existence. Il y a ce qu'on pense, ce qu'on dit, ce qu'on imagine, ce qu'on élabore, toujours tâtonnant et divaguant, et puis il y a un quelque chose vers quoi on fait signe, et qui échappe, et qui se déplace, et se dérobe. On entrevoit bien un rapport entre les deux plans, mais ce rapport reste voilé, encore qu'en théorie il soit élucidable.

Dans la sphère grecque c'étaient les dieux qui délivraient l'oracle, par la bouche "délirante" de la Pythie, plongeant l'auditeur dans l'embarras, si bien qu'il allait consulter un herméneute qui délivrerait le sens. La révélation s'effectuait dans un climat d'effervescence mystique - Platon parle encore de la "mania", le délire sacré qui s'emparait du myste, de l'initié aux mystères. Seul le dieu est sage - entendons, seul le dieu connaît suprêmenent ce qu'il en est du destin des hommes. Seul le dieu a la clef de l'énigme. C'est une manière élégante de signifier que la connaissance de l'homme est toujours imparfaite et mutilée. La sagesse dès lors a un double versant : la connaissance accessible et positive (ce qu'on sait), la connaissance que la connaissance est définitivement imparfaite (le savoir du non-savoir).

Nous pouvons tenter cependant, dans le contexte historique de la modernité, de réactualiser cette structure à deux plans. L'énigme est toujours là. Nous la voyons à l'oeuvre dans nos rêves : de quoi parlent nos rêves au delà des images apparentes, de quel réel inapperçu, entrevu et sitôt recouvert ? Sans parler même du destin qui semble tracer, tout au long de la vie, une voie obscure, ignorée, méconnue du sujet lui-même, qui sur le tard, peut-être, considérant le cours de son existence, y lira le tracé d'une ligne, une sorte de nécessité intérieure, à lui-même inconnue, mais qui aura donné à l'ensemble une impérative et secrète continuité. Ce savoir paradoxal se dira peut-être au futur antérieur, comme dans le mot de Lacan : "j'aurai vécu de me savoir mortel..."

A moins que la vie ne s'achève brusquement, dans le chaos, comme elle a commencé...