Nous ne pouvons comprendre les débuts de rien. L'origine à jamais est voilée - et volée, du même coup, à l'intellect, qui bute sur l'impossible. Scène primitive à tous les étages, scène sans spectateur, chambre obscure. Bien sûr cela fait fantasmer à l'infini, d'autant que ces constructions mentales tournent à vide, se nourrissent indéfiniment de leur échec. Cela fait des épopées héroïques (la quête du Graal, le voyage aux Enfers, la rose mystique etc), des romans, des autobioraphies, des poèmes, des  philosophies. On déchiffre, on interprète, on serre le mystère avec griffes et ongles, et au total on n'aura fait que gloser !

Le réel est comme l'eau : serrez les poings, vous n'aurez que des mains vides.

Quoi qu'on fasse il y a là un manque structurel, ou si l'on veut, un blanc dans le discours. Toute la question est de savoir ce que le sujet fera de ce blanc, qui est peut-être l'envers exact du soleil noir de la mélancolie. Peindre en noir c'est encore peindre, c'est à dire habiller, décorer, colorier. Ce noir du deuil est encore un cache, un trompe l'oeil. On se bloque sur l'affect de la perte, pour éviter la perte. La douleur obture la perception, qui ferait voir le blanc comme blanc : pure absence, trou blanc.

La plupart toutefois se précipite dans les fictions. Ainsi les héros d'Homère qui s'inventent des origines divines, l'un descendant de Zeus et l'autre d'Athéna, ou d'Héraklès. Il est vrai que ces derniers ne se lèveront pas pour protester ! Les hommes font délirer les dieux selon leurs convenances.

A l'autre bout de la chaîne nous avons ceci : nous ne pouvons comprendre la fin de rien. On voit que des êtres vivants périssent, que des astres s'éteignent ou se pulvérisent, on voit des effets, on suppose des causes, on explique, mais, comme dit Platon, nous ne savons pas ce qu'est la mort.

Un homme est là, couché, qui respire, qui parle, qui geint - une seconde plus tard c'est une dépouille. Ce phénomène-là, j'y pense souvent, et toujours le même étonnement me saisit. La mort est imparable, cela est vrai, et vérissime, mais impréparable aussi, car on peut bien préparer sa succession, mais le moment du mourir comment le préparerait-on ?

La mort c'est le radicalement Autre. Par rapport à cela, tout le reste, ce qu'on appelle la vie, est étrangement frappé de caducité. On se découvre mourant, même si l'échéance est lointaine. D'une certaine manière la durée est sans importance. Vivrait-on dix mille ans qu'il faudrait pourtant mourir.

Le réel de la mort est à nouveau un blanc, le même blanc qui présidait à l'inconnaissable de l'origine. Un blanc au début, un blanc à la fin, le même blanc. Entre les deux la courbe de l'illusion vitale, les fantaisies et facéties du désir, la souffrance et la jouissnce, courbe heureuse ou malheureuse, et le plus souvent les deux en une : nous appelons cela vivre, et il est bien vrai que c'est vivre. Mais dévivre tout aussi bien, si tout ce qui nous touche, nous séduit ou nous désespère, partage avec nous le destin de la finitude.

Ma foi ce n'est pas une raison pour se lamenter. Considérant les millénaires passés, les cultures qui se sont succédées dans l'histoire, les monuments, les tombeaux, les oeuves d'art innombrables, les pensées sublimes qui ont inspiré les hommes, mais aussi les saccages, les dévastations, la servitude et le malheur, je suis saisi d'une sorte de stupeur mêlée d'angoisse. Ainsi donc tout cela a existé ? Et tout ce battage, cette invraisemblable dépense d'énergie ne seraient rien d'autre que d'habillage, tentative désespérée de voiler le blanc, de le recouvrir des oripeaux de la puissance, du savoir et du pouvoir, de la beauté quelquefois, jeu d'apparences, jeu de dupes, si "tout à la fin il ne reste que le désert"(Haruki Murakami).