Poser le sujet est un acte philosophique à la fois nécessaire et injustifiable.

Nécessaire à deux points de vue : d'abord comme personne morale et juridique, supposée responsable de ses actes. C'est une position de principe qui fait de chacun un justiciable en supposant en chacun la liberté de se déterminer en toute conscience. Si, à l'inverse, on pose que les gens sont rigoureusement déterminés par diverses causes psychologiques ou sociales il devient impossible de juger et de châtier. C'est d'ailleurs ce qui se passe dans les cas avérés de maladie mentale. L'exercice du droit requiert des sujets supposés libres.

En second lieu l'idée de sujet est nécessaire pour rendre compte des processus de la vie psychique, encore que la plus grande part des pensées, des images et des idées surviennent de manière automatique et incontrôlable. Le sujet est passif avant d'être actif, mais il ne peut être totalement passif : il a sa manière à lui d'être affecté et d'effectuer cette affection. De plus il peut évoluer : en prenant conscience de ce qui le détermine il peut modifier le rapport de force et gagner, de haute lutte, quelque liberté nouvelle. Cette conception soutient le projet de la psychothérapie, sous toutes ses formes, et constitue le socle théorique de la philosophie : connais-toi toi-même.

Dans le domaine de la pratique, sociale, politique, juridique, thérapeutique et psychologique on ne peut se passer sérieusement de l'idée de sujet, encore qu'il soit pour le moins malaisé d'en fonder la pertinence. La seule solution est de faire "comme si" - de poser le principe, puisqu'il est nécessaire, puisqu'on ne peut s'en passer, sauf à basculer dans des situations ingérables. Si nul n'est responsable de rien où allons-nous ? Ce serait une manière savoureuse de décréter que nous sommes tous irresponsables, psychotiques et déments, définitivement idiots et irrécupérables.

Plus sérieusement : c'est un point de vue très particulier, difficile, mais excitant, de soutenir à la fois la nécessité du sujet, sur le plan que nous avons examiné, et sa caducité irrévocable sur un autre, celui de la perspective fondamentale. 

Dans les premières années de la vie, presque par nécessité, nous perdons beaucoup à vouloir gagner la considération et la reconnaissance. Nous nous construisons de travers (le faux self de Winnicott). Puis, par un retournement spectaculaire nous décidons de rejeter ce qui nous a conditionné, nous faisons notre révolution spirituelle, nous travaillons à redevenir nous-mêmes, estimant qu'il n'existe aucune tâche plus haute et plus noble que de devenir sujet, acteur, enfin, de notre propre vie. Nous y voici, nous le sommes. C'est un grand moment, et c'est un nouveau retournement. Voici qu'une autre perspective se fait jour : le sujet que je suis, qu'est-il au bout du compte, sous le regard de l'éternité ? A considérer les choses dans la vaste dimension du Tout, je me découvre naissant et passant comme tous les phénomènes, et comme Homère je puis déclarer :

          "Comme est la nature des feuilles ainsi celle des hommes"

Je vois des empires grandir et prospérer, puis s'effondrer, je vois des tempêtes, des tornades, des tumultes, je vois les poussières tourbillonner dans  le rayon de lumière, je vois des gens mourir, et j'en vois de plus en plus en vieillissant. Je vois des apparences, rien que des apparences, et moi-même, apparence roulant et coulant dans le vent, dans le temps qui emporte toute chose. Et à la fin, que j'aie été un héros ou un malfrat, tout s'égalise, comme s'égalise le mouvement des marées. Mouvement et sur-place, où est la différence ? Vie et mort, où est la différence ?

Pyrrhon, sans avoir rien demandé, fut nommé Grand Prêtre d'Hadès. Souvenons-nous qu'Hadès est le dieu des morts, le souverain du monde d'en bas. Pyrrhon était-il un sectateur de la mort ? Je pense plutôt qu'il avait vu, au sein du vivant, agir ce principe universel et invincible qui défait toute chose de l'intérieur, principe d'impermanence et de finitude.