Vacuum, vacuité, vacance, évacuer.

Approche de la vacuité : réfléchir sur les conditions de l'évacuation, dans le domaine psychique. Comment faire pour recréer perpétuellemnt la douce sensation de liberté intérieure? Comment recracher les déchets, les pensées toxiques, les émotions négatives, les passions tristes, bien sûr, mais plus avant toute passion, toute préoccupation, toute obsession mentale, toute idée fixe? Car il n' y a pas lieu de s'attacher aux passions dites positives, pas plus qu'aux négatives. Toute passion est attachement. Il est des joies aussi perverses et aliénantes que les tristesses. Le vrai plaisir est au delà du plaisir.

Cette idée ne va pas de soi : on veut bien du plaisir, on ne veut pas du déplaisir. Mais comment éviter l'un si l'on recherche l'autre? A partir du moment où l'on se propose de sentir on ouvre les vannes de l'excitabilité, on se rend disponible à tout ce qui se présente, et dès lors comment sélectionner les affects, instantanément, en refusant d'éprouver le déplaisir au bénéfice du seul plaisir? Avouons qu'il y a là une contradiction. Cela se vérifie aisément dans l'amour : l'amoureux passe brutalement de l'extase dionysiaque à la plus intense douleur, et inversement, selon les caprices de l'aimée. Un regard de côté, une mimique dégoûtée, et voilà par terre le bel enthousiasme. La volupté s'éprouve dans les intervalles de l'affre.

"Jubilant jusqu'au ciel

Troublée jusqu'à la mort

Toujours chancelante

L'âme qui aime" (Goethe)

Bien sûr l'amant rêve d'une béatitude sans nuage. Mais cela ne se trouve que dans les films. Et encore! L'ennui viendrait rapidement  poindre et le lecteur et l'amant lui-même. Par quelque côté nous ne supportons guère la monotonie, fût-ce de la béatitude. Les querelles d'amants en témoignent à loisir.

Qu'est-ce à dire? Nous sommes ainsi faits que nous passons sans cesse d'un état à l'autre, comme le singe qui saute de branche en branche. Vouloir contrecarrer ce processus nous expose aux pires souffrances. Si je pense à arrêter la pensée je ne fais que penser davantage, dans une contradiction interne qui vire au cauchemar. Aussi ne nous mêlons pas de vouloir diriger, contrôler quoi que ce soit. Laissons couler, comme coulent les flots, comme passent et repassent les vagues, comme vont et viennent les nuages.

Mais aussi, entre la volonté de saisir et l'abandon pur et simple aux inclinations, ou plutôt, par delà, éta blissons-nous dans ce continuum psychique d'où nous pouvons voir, observer, sans affect ni préférence. C'est moins la douleur qui fait problème que la pensée qui s'en empare pour la cultiver, la redoubler dans le ressentiment et la haine, qui l'amplifie jusqu'au délire dans une accusation vengeresse et désespére. Que la pensée s'abstienne, tout simplement, pour laisser place aux faits. Les faits sont parfois rudes, mais souvent c'est l'imagination qui nous expose au pire. Eh bien mettons-nous à distance, désolidarisons-nous, regardons depuis ce "témoin" interne qui ne juge, n'approuve ni ne condamne.  Une place se conquiert, où nous pouvons vivre, sans l'éternelle souffrance de l'implication.

Noble vérité de l'impermanence. L'impermanence fait souffrir celui qui veut tout garder, retenir, posséder, gagner, dominer, maîtriser, engranger, profiter. Algèbre sordide du capitaliste psychique. Mais l'impermanence est cela qui délivre des attachelements, des mémoires sclérosées, des fixations mentales, des obsessions, des ruminations futiles et mortifères. Impermanence est éternelle ouverture à l'ici-maintenant, élagage, vidage, vidange, décantation, oubli salutaire - évacuation. Vacuité.

Noble vérité de ce qui peut s'entendre de deux manières très différentes : douleur, et dépassement de la douleur.

Chronos ne cesse de mourir, d'instant en instant repoussé dans les profondeurs moites du Tartare. Mais nous, avertis des perversités de la Mémoire, des séductions de la Sirène, nous nous confions sans réserve à l'Aïon souverain et salvateur.