Depuis longtemps je me pose la question suivante : faut-il conserver telles quelles les méthodes de méditation issues de l'Orient, en particulier le méditation bouddhiste, ou bien faut-il les aménager pour notre continent, en tenant compte de nos spécificités culturelles? Aménégement, ou changement en profondeur? Et cela à deux points de vue différents : la forme, et le contenu, ou, si on préfère, l'esprit dans le quel on pratique? J'ai lu  beaucoup de traités de méditation, et j'ai pratiqué avec ardeur, du moins à certaines périodes, tout en conservant cette question par devers moi. Je pense aujourd'hui être en mesure de fournir quelques éléments de réponse.

Pour la forme : le principe de base reste identique à la tradition, mais avec quelques assouplissemets possibles.

Jambes croisées, sans rechercher la position du lotus à peu près impossible à un occidental moyen. Si la contorsion est excessive le dos est soumis à une tension néfaste, et pour le corps et pour la méditation elle-même qui ne doit en aucun cas se transformer en supplice. Pour ma part j'ai trouvé que le demi-lotus était, après quelques séances de familiarisation, tout à fait praticable, sans douleur dorsale particulière, et susceptible d'être tenue assez longtemps. Il est essentiel de bien relâcher les bras et les épaules, conserver le dos droit sans raideur, et corriger la posture de temps en temps, pour éviter une sorte de somnolence qui peut se produire si l'on n'y prend garde.

De la sophrologie je retiens trois positions différentes, destinées à un usage différent : position de relâchement général en fond de chaise, destinée surtout à la relaxation réparatrice après un exercice de concentration. Il n'est pas souhaitable de trop la prolonger, au risque de déformer l'esprit de la pratique. Ensuite la position moyenne : assis au centre de la chaise, dos droit sans appui, mains relâchées sur le dessus des jambes, pieds à plat au sol. Cette posture vise une entrée en méditation, et peut aisément se pratiquer avec des exercices mentaux : par exemple la respiration consciente dans le dos, l'écoute asymétrique, le voyage d'exploration corporel etc. La troisième est plus exigeante : les pieds ne sont plus à plat sur le sol, mais sur tranche, dessous de pieds en contact, les genoux sont écartés, la tension du dos est plus forte, l'ouverture du thorax et du ventre maximale : position de méditation assise proprement dite, difficile au début, mais que l'on conquiert et que l'on finit par apprécier. Elle exige une totale disponibilité mentale et ne s'accopagnera pas d'exercicers annexes. Tout l'effort porte sur la position en etant que telle, la conscience, fixée sur la respiration, se détendant de plus en plus profondément.

La posture n'est pas une fin en soi, mais le moyen royal. On choisira celle qui, en ce moment, est la plus favorable en fonction de notre état général. Personnellement je pense qu'il vaut mieux se préparer à la méditation par des exercices préalables, inspirés du Yoga ou du Chi Gong pour éveiller la conscience corporelle, la respiration et l'éveil du corps-esprit. Ces pratiques facilitant considérablement l'entrée en méditation. Il y va ici comme de la danse.

Deuxième aspect : l'esprit de la pratique. Le premier but à rechercher, préalable absolu à tout progrès futur, est l'obtention du calme physique et mental. Au début cela paraît rigoureusement impossible à la plupart en raison de nos conditionnements physiques et mentaux. C'est là qu'il faut persévérer. Mais cela n'est guère possible sans une aide extérieure que l'on trouvera dans les disciplines orientales classiques, ou dans la relaxation, ou dans la sophrologie. Un travail rigoureusement solitaire me semble relever plus de la vanité que de l'esprit de sérieux.

Supposons atteinte l'aptitude au calme intérieur. C'est là que la méditation peut commencer, qui n'est pas une rêverie baba cool, ni une réflexion, ni une simple concentration. Le difficile c'est la concentration souple: rester concentré sur la posture et la respriration, par exemple en suivant attentivement le mouvement régulier du ventre qui enfle et désenfle, sans vouloir réfléchir à quoique ce soit de précis, donc en relâchant complètement le travail ordinaire du cortex frontal. Il peut sembler impossible de rester dans cet état de vacuité. Peu importe. L'esprit repart toujours dans une direction ou une autre. Par contre ce qu'il faut faire c'est de s'en apercevoir " je viens de penser à mon travail et mes problêmes. Laissons cela et revenons à la respiration consiente". Ainsi de proche en proche on pourra découvrir qu'il existe des brêches dans la continuité apparante des idées. Des moments de vide. Pas longs du tout, mais si reposants, si délicieux. On vérifie par soi même la pensée du Bouddha " tout est impermanent, et surtout nos perceptions, nos idées".

Il n'est nullement nécessaire d'être bouddhiste. Moi-même je ne le suis pas vraiment. Je suis plutôt un esprit grec, et je me demande ce que pourrait être une méditation épicurienne. Eh bien, tout ce que je viens de dire mérite d'être conservé. Par contre on peut se donner parfois des thèmes, à condition de ne pas réfléchir. Mon thème privilégié c'est l'Aion, et le Kosmos infini.

Méditer l'Aïon, c'est retrouver en soi la sensation physique de l'éternité, loin du temps des hommes, de la société et des performances. Je viens de passer une journée à parler, m'agiter, répondre au téléphone. Je me retire, seul. Je fais quelques exercices d'assouplissement et d'étirements, je rétablis la profonde respiration ventrale. Me voilà prêt. Je m'assois en commodité sur mon zafu. Je prends la posture, et lentement je me laisse descendre "comme une pierre au fond d'un lac" disait un maître Zen. La respiration est calme, profonde, je cesse de penser à moi même, je quitte progressivement le Démon Chronos, Maïtre du Temps, pour glisser par degrés dans l'infini de l'éternité. Je me dissous. Je deviens terre, océan, montagne, puis nuage, amas de nuages, constellation, galaxie et je perds la notion même du temps, et ma propre existence me semble un songe cosmique. L'indifférence à la vie et à la mort me devient sensible, au moins pour un temps. Car le temps n' a pas disparu, mais c'est mon rapport au temps qui a changé! Que de choses sans importance qui nous motivent à désirer, vouloir, souffrir, pâtir, et jusqu'au meurtre quelquefois! Ataraxie : absence de troubles de l'âme. Paix et sérénité. Même la philosophie, cette auxiliaire de l'intellect, ne peut me donner un calme si profond!

Mais il faut bien revenir de notre voyage. Nous savons que l' ataraxie est possible, accessible. nous essaierons d'en étirer la durée, et surtout d'en nourrir notre perception du Chronos et de la vie ordinaire. Certes nous naissons, nous souffrons et nous mourons. Mais d'une certaine manière l'existence est à la fois bien réelle - la souffrance est réelle, oh combien! - et parfaitement non-existante dans la continuité, l'impermanence et l'éternité de l' Aïon.