Il faut bien se rapporter à quelque chose faute de trouver en soi-même l'origine et la fin. L'origine, bien que vécue, nous échappe, puisqu'on ne peut être témoin de sa propre conception, et la naissance, elle aussi, est enveloppée dans la plus épaisse obscurité. Quant à la fin, à moins de la précipiter par le suicide, elle est ce quelque chose que nous portons en nous, comme une certitude, mais inassignable. Si bien que nous flottons entre deux inconnus, également certains et également inconnaissables. Voilà qui donne au présent, à tous ces moments du présent, je ne sais quel caractère flottant, navire troué, et qui prend l'eau jusqu'à ce qu'enfin il finisse par couler. Dans toutes nos expériences, même les plus sublimes, se glisse je ne sais quelle insuffisance, quel inachèvement qui fait que cela ne comble pas, ne se totalise pas, et que, sur l'instant, tout se remet à couler, inexorablement. Le Maître c'est le temps.

J'ai fait parfois de belles expériences dans la musique et la poésie. Dans l'extrème de la jouissance esthétique on peut avoir le sentiment qu'enfin le temps s'est arrêté ; quelque chose d'essentiel est atteint, le bonheur, la jubilation, l'extase même où la vie et la mort se confondent - et puis tout retombe, le balancier fatal a repris sa scansion monotone : eh quoi, ce n'était donc qu'une illusion, une projection de désir, une chimère ? Pourtant ce qui a été vécu a bien été vécu, sans nul doute, mais à la manière d'un rêve qui ne livre autre chose que des fantaisies.

L'art est un rêve. Il est doux, certes, de prolonger le rêve dans la vie diurne. Mais ce n'est qu'un rêve.

Mais alors, quand nous réveillons-nous ?

C'est évident : le réveil est l'expérience d'une déchirure. Voyez ce qui se passe au petit matin, le réveil sonne, et voilà que l'espace mental unitaire est coupé en deux. Le sommeil est rejeté en arrière, le réveil vous précipite en avant. On voudrait revenir en arrière, prolonger la douce sensation d'enveloppement, mais non, c'est fini, il faut prendre la mesure du jour qui vous attend, qui impose son évidence. Il faut se lever, aller, partir. Le temps, que vous aviez oublié, le voici, impérial, qui vous oblige. Il faut aller, d'instant en instant, d'ailleurs on ne peut faire autrement, on ne peut arrêter le temps.

Mais cette déchirure du réveil ne se produit pas uniquement au réveil, elle se continue d'instant en instant, comme une expérience de chaque instant, qui ne surgit du précédent que pour s'abolir dans l'instant qui vient, sans que jamais le mouvement ne s'arrête. La même blessure inexorable se répète, de minute en minute, sans que jamais ne se puisse refermer la plaie, laquelle jamais ne pourra cicatriser. C'est l'exacte vérité de la finitude. Mais nous avons inventé mille stratégies d'évitement, mille artifices de diversion pour ne pas la voir, espérant par là de ne point la sentir. Il est si doux de rêver ! Au milieu de la nuit, réveillés en sursaut, nous nous disons : "ce n'est qu'un rêve, continuons de dormir" - ainsi faisons-nous de jour comme de nuit pour éviter le réveil.

Ainsi la vie se passe-t-elle à rêver !

Et puis il y a parfois de ces moments surprenants, imprévus, saisissants où la vérité de notre condition nous apparaît, moments fulgurants, si intenses, si vrais que nous nous jurons de nous rendre dignes de cette vérité vue - pour découvrir bientôt qu'il impossible de s'y tenir durablement, que les yeux se ferment, et que le rêve reprend. Notre esprit, notre psyché, notre cerveau peut-être, ne peuvent soutenir longtemps une lumière si crue, c'est déjà miracle qu'ils aient pu entrevoir ce qu'ils ont entrevu, et s'ils retournent si vite au rêve familier c'est par nécessité, en vertu d'une structure impérative plus que par paresse. Après tout dans cette espèce animale qu'on nomme Homo Sapiens la faculté de connaissance est une conquête très tardive qui pour s'exercer demande la satisfaction préalable des besoins vitaux : la connaisance est un luxe qui par un certain côté vient contredire les nécessités de la vie, laquelle, profondément immergée dans l'inconscience, n'a guère besoin de la conscience et de la pensée pour continuer son intarissable travail de création et de répétition.