Sur la question du rien :

La représentation commune pense le rien à partir d'une attente : "j'ai cherché quelque chose et je n'ai rien trouvé". Par exemple une pièce où il n'y a rien : ni meubles, ni table, ni miroir etc. Dans l'espace imaginarisé du désir s'ouvre une brèche où s'engouffre ma déception. Mais à tout prendre le rien n'est pas dans le réel, qui ne manque jamais de rien, il est dans l'inadéquation de l'attente à la réalité. On pourrait figurer ce défaut structurel par deux droites parallèles de longueur inégale. Quoi qu'on fasse, une des droites ne s'égalise jamais à l'autre, il reste un "rien" (rem, la chose) qui ne se rattrape jamais.

Remarquons ceci : ce rien fait indéfiniment désirer, parler et s'agiter. Il inspire la pensée, l'art, la politique.

Dans une autre représentation, fort peu conventionnelle en vérité, ce n'est pas l'objet supposé manquer qui ouvre l'espace du rien, c'est le rien en soi qui soutient la structure. Le rien se constitue comme tel, consiste, se solidifie, se fait réel plus réel que tout réel, un peu comme la surface blanche et nue d'un écran de cinéma, qui ne représente rien, ne figure rien, mais à sa manière, insiste, et aspire tout ce qui vit et s'émeut tout autour, invisible "trou blanc" interposé entre le sujet et l'image du monde.

Ni "soleil noir" ni "trou noir" - trou blanc, sans forme, invisible, écran imperceptible et absorbant qui aspire, qui déforme, dévitalise, dévalue tout ce qui est.

Invisible disais-je. Et pourtant cela peut se repérer, il est vrai dans des conditions très particulière. Comme par exemple dans la poésie de Mallarmé où toute présence semble se liquéfier, se déminéraliser dans un jeu subtil d'auto-anéantissement :

      Sur les crédences, au salon vide : nul ptyx,

      Aboli bibelot d'inanité sonore

      (Car le Maître est allé puiser des pleurs au Styx

      Avec ce seul objet dont le Néant s'honore).

Ptyx semble signifier ici une tablette pour écrire. Etrange salon, vide, et sans tablette de travail - où les mots sont vidés de toute substance, réduits au gargouillis d'"inanité sonore", pures vocalises, et présents toutefois au titre de bibelots, mais abolis par un jeu de langage qui n'en laisse subsister qu'une jactance insignifiante - car le Maître, le Maître des mots je suppose, s'est absenté auprès du fleuve des Enfers (le Styx), pour y "puiser des pleurs", les pleurs de la mélancolie. Car au fond de toute cette mélopée ce qui se révèle, invisible mais réel, c'est le Néant, qui porte paradoxalement "ce seul objet", inexistant, le ptyx, qui n'existe qu'à être nommé, et aussitôt nié.

Résistant au vertige de la décomposition, seul le langage assure un peu d'être à des objets, le temps du poème, avant d'être ensevelis, et même, cette désignation se renverse elle-même en dénégation : le poète ne nommant les objets que pour les dissoudre dans une dénomination négative.

Il est dificile d'aller plus loin dans la suspension du monde. Aux portes du Néant, avant l'engloutissement définitif, et pour en conjurer le péril, le poète nomme encore les choses, mais c'est pour leur refuser toute réalité substantielle. Poétique de l'absence universelle. Quand il n'y a plus de monde qui fasse sens, il ne reste que des mots, eux-mêmes travaillés par le vide, qui ne révèlent rien, si ce n'est une fondamentale et indépassable inadéquation. C'est peu de dire que Mallarmé exprime une absence au monde, c'est plus profondément une absence du monde. Double absence dont le poème est le signe métaphorique, ultime pierre d'achoppement au bord du chaos.

      "Une dentelle s'abolit

      Dans le doute du jeu suprême

      A n'entrouvrir comme un blasphème

      Qu'absence éternelle de lit".