Dans l'expérience douloureuse de la perte, celle d'un être cher, d'une amitié, d'un idéal, la vraie question est de savoir ce que dans l'objet nous perdons, dont la chute nous affecte au plus vif. Freud avait remarqué, au sujet du deuil, que si nous savons consciemment QUI nous perdons, nous ne savons pas Ce que nous perdons, ou si l'on veut, ce que le défunt représentait pour nous, dans les arcanes de notre inconscient. Sans doute une certaine image qui nous faisait plaisir, une certaine qualité d'être qui nous apportait des bienfaits, une instance profondément enracinée en nous, si profondément qu'elle avait fini par faire corps avec nous-même, comme si l'être de l'autre, intériorisé, composait avec nous une entité complexe dont les éléments étaient  indissociables. Perdant l'autre dans la réalité, encore faut-il accepter de le perdre en nous-même, comme image, comme instance psychique, comme fragment de notre propre moi. C'est une déchirure intime. Et l'on peut mieux comprendre pourquoi certains deuils n'en finissent pas : l'endeuillé qui se sépare assez facilement du défunt ne parvient pas à se séparer de son image idéalisée, ou honnie, qui le poursuit indéfiniment dans ses jours et ses nuits, jusquà se nourrir de lui, mort-vivant spectral, fantôme erratique et térébrant. 

Décrivant les mécanismes internes de la mélancolie Freud écrivait : l'ombre de l'objet retombe sur le moi. L'ombre de l'objet c'est l'objet (le défunt) intériorisé, c'est l'image interne qui va se grossir et s'enfler, et qui retombant sur le moi, va l'écraser de toute sa masse, jusqu'à le réduire à la consomption : ce dont témoignerait tristement la posture mélancolique, dans l'extrème de la pathologie, inhibée, atone, figée, stuporeuse.

Parfois l'image du défunt apparaît subitement au détour d'une rue, ou sur la plage : hallucination projective qui entretient le fantasme d'une présence continuée : le mort n'est pas mort, je le vois, il est là, il me parle, il me sourit.

Dans "Aurelia" Nerval confesse avoir perdu son amour, puis, se reprenant, découvre qu'il est toujours présent dans le rêve, et que donc la vie du rêve est plus vraie que la vie ordinaire, puisqu'elle lui assure la présence de l'objet : il ne reste plus qu'à se détourner de cette fausse vie pour la vie "réelle" où la présence de l'objet lui est assurée pour l'éternité. Pour finir c'est la mort, et elle seule, qui libère. Quelque semaines plus tard Nerval se pend dans une ruelle.

On dira justement : dans un deuil normal le sujet, après quelques mois, parvient à opérer la distinction psychique entre lui-même et l'objet intériorisé, qui n'est pas oublié ni forclos, mais abandonné - procédure qui est facilitée par les rites funéraires. Le souvenir reste, mais il fait de moins en moins souffrir. Le sujet retrouve de l'énergie pour de nouvelles activités ou de nouveaux désirs. La mélancolie, à l'inverse, serait un deuil impossible : l'objet est toujours là, hantant le sujet, le détournant de la vie et de ses plaisirs.

"Un seul être vous manque et tout est dépeuplé" - il manque, certes, mais ne manque pas : il occupe tout l'espace, désertifie la vie. La chose est d'autant plus remarquable que dans la réalité, parfois, rien ne manque, nul décès, nul accident externe n'ont précipité le désastre : le sujet souffre et ne sait pas de quoi. Peut-être ce sentiment diffus, ce pathos inexpugnable d'être là, incompréhensiblement, les yeux ouverts, écarquillés sur le non-être.

Hors la pathologie, peut-être faut-il comprendre la mélancolie comme une obstination métaphysique : équivalence tragique de l'être-là et du non-être. Ou, si l'on veut, du réel et de l'absence, réel d'absence.

Plongeant dans les profondeurs pour y puiser de l'être, pour s'assurer de l'être, le mélancolique est ce nageur extatique qui ne rejoint que la stupeur du vide.