Renversant le vers célèbre "Un seul être vous manque et tout est dépeuplé" un auteur écrit "Un seul être vous manque et tout en est peuplé". Cette idée est très juste. Elle décrit une réalité ordinairement mal perçue.

Dans le premier vers on désigne l'épreuve de la perte qui entraîne un sentimant poignant de déréalisation universelle. C'est en effet ce qui se passe dans le deuil.

Le second vers introduit un paradoxe qui peut étonner : on croit que tout est dépeuplé, troué par le manque, dévitalisé - ce qui correspond à un certain niveau de la perception - alors qu'en fait il s'est opéré une sorte de saturation, par extension maximale de l'image de l'objet manquant, image fantomatique, omni présente, qui envahit de son ombre tout le champ de la conscience, que le sujet ne perçoit pas comme telle, mais qui colore en sombre toute l'humeur, toute la perception, à partir d'une source inapperçue. On pourrait croire que c'est l'objet qui manque, mais en réalité c'est le manque comme tel, figé dans sa structure intemporelle, qui agit universellement, "peuplant" le monde de son irradiation funèbre.

C'est ainsi que j'entends, chez Nerval, la notation du "soleil noir" de la mélancolie : "Je suis le ténébreux, le veuf, l'inconsolé". C'est l'objet sombre qui tombe sur le moi et endeuille le monde.

J'ai proposé l'expression "trou blanc"" en opposition au "trou noir", encore que les deux expressions me parussent légitimes. Trou noir, comme le soleil noir de Nerval, décrivant l'humeur et la douleur, trou blanc marquant le manque structurel qui, paradoxalement, remplit tout l'espace de son vide. Pour les uns il n'y a que la mort, la mélancolie réalisant le prodige de la mort dans la vie, pour les autres il n'y a que le vide qui peuple toute chose d'absence.

C'est cette dernière disposition que j'ai cru trouver dans Mallarmé, le blanc qui irréalise, la feuille blanche, la "blanche agonie", le parfum absent de tout bouquet.