Haute gloire aux grands esprits qui sont la couronne de l'humanité ! Ils sont les quelques uns, les rares qui nous inspirent encore, par ces temps difficiles où l'on doute sérieusement de l'avenir, quand le présent s'obscurcit comme une nuée d'orage.

Ils étaient quelques uns qui avaient dessiné une certaine image de l'homme que nous avions intégrée comme une donnée fondamentale et irréversible, mais il est possible que de cela il ne reste plus rien dans les décennies qui viennent. Moi même je me représente de plus en plus comme un survivant des âges révolus, une sorte de Néanderthal philosophique, mélange baroque de sage et de fou, jeté par quelque diabolique puissance dans l'enfer des mégapoles, erratique et sauvage - tantôt, à la manière du philosophe de Rembrandt, isolé dans une pièce obscure, avec pour seule compagne la lumière céleste qui vient inonder mon front pensif. Ou encore, comme dans Albrecht Dürer, ange mélancolique contemplant tristement les divers objets de mesure étalés sur le sol, et qui ne mesurent rien si ce n'est l'écoulement fatal, irréversible du temps.

Les Anciens avaient intégré une certaine dose de mélancolie dans l'exercice même de la sagesse, quand ils ne soutenaient pas ouvertement que toute pensée géniale fût inspirée, voire générée par la mélancolie. La philosophie serait-elle essentiellement une connaissance mélancolique, oscillant entre l'exaltation et le désespoir, le ciel et les enfers, avant de trouver quelque terre aménageable pour y bâtir la demeure de l'éphémère ? Un petit jardin à l'orée de la ville, des salades et des oliviers, des amis choisis, parole libre, méditation et poésie.

La mélancolie c'est la conscience aiguë du temps, de la fuite des êtres et des choses, de l'universelle impermanence, qui accable et qui délivre. Tout passe, le plaisir et la jouissance, mais la douleur aussi. Ainsi vaut-il mieux ne s'attacher à rien, et dans l'attachement même préserver une certaine distance, par quoi on sauve sa liberté.

Dans un siècle qui ne rêve que de puissance, de performance et de maîtrise, il est doux d'écouter cette petite musique venue du fond des âges, qui nous enchante encore, musique de la libre disposition de soi, de la distance salvatrice, de la beauté précieuse de l'éphémère - clarté d'un savoir du pas-tout, de la limite, de la finitude, et du désir.