"Voyant que la plupart des hommes sont malades de fausses opinions sur les choses et n'écoutent pas le corps, les plaintes importantes et justes qu'il porte contre l'âme, à savoir que, par elle il est tourmenté injustement, accablé et entraîné vers des choses non nécessaires....nous avons voulu venir au secours des hommes de bonne composition".

Dans ce passage Diogène d'Oenanda nous livre un diagnostic médical : la maladie vient d'un enflure de l'âme lorsqu'elle se laisse aller à des aspirations infinies qui nous vouent à l'insatisfaction, alors que les biens qui conviennent au corps sont faciles à se procurer. On imagine une sorte de révolte du corps qui s'adresserait à l'âme, plainte et complainte, pour la ramener à la juste mesure. Cette idée est étonnamment moderne : qui ne dit en soupirant et grimaçant qu'il a mal au dos, comme si le dos portait le monde. Il porte surtout nos exigences abusives, notre culpabilité, notre entêtement à parader, nos idéaux inaccessibles.

Diagnostic "psychiatrique". C'est l'âme qui est malade, pas le corps, et quand le corps est malade il est fort à parier que le mal vient de l'âme. Le mal est la conséquence de représentations fausses, telles la crainte des dieux, la crainte de la mort, l'image du destin, l'attachement aux valeurs de réussite et de gloire, l'excessif souci de soi et de son image, l'ambition, la vanité. Et au delà l'illusion d'une puissance et d'une jouissance illimitées.

L'épicurisme dit : revenez au corps qui fait mesure. Le corps est inscrit dans le temps et l'espace, avec une puissance limitée mais réelle. Au delà commence l'irréel. 

Mais qui pourrait empêcher l'âme d'aller batifoler au delà de la mesure ? C'est ici la limite de la sagesse : elle dit juste, enseigne le juste, mais ne peut brider l'imagination, ni la ramener à la raison. Seul le réel le peut, lorsqu'un sujet animé du feu de la démesure vient se heurter contre l'obstacle. Alors un changement est possible : si le choc ne l'a pas anéanti il saura peut-être s'amender, intégrer la limite. Ce n'est pas le raisonnement qui engendre le changement fécond c'est l'expérience. Les leçons de sagesse ne guérissent jamais l'insensé, elles ne valent que pour celui qui a déjà gagné quelque sagesse, et qui n'en a plus besoin.