En théorie une philosophie s'adresse à tous les hommes, du moins si l'on considère que tous les hommes sont des êtres pensants, susceptibles d'évoluer vers la connaissance. C'est ainsi que Diogène d'Oenanda se propose "de venir au secours des hommes de bonne composition" en leur enseignant les remèdes contre la maladie de l'âme. Mais la formule même - des hommes de bonne composition - implique une réserve : elle établit une frontière entre ceux qui sont aptes à la guérison et les autres. Le critère thérapeutique vient remplacer le critère sociopolitique, juque là en vigueur, qui écartait les miséreux, les esclaves, les femmes et les Barbares. L'épicurisme aura au moins fait sauter cette différentiation-là, puisqu'il est notoire que le Jardin accueillait des pauvres, des esclaves, des femmes, contre les opinions dominantes.

Ce nouveau critère - thérapeutique - distinguera le curable de l'incurable. Contre l'incurable la philosophie est impuissante. Il en va de la médecine de l'âme comme de la médecine du corps : elle a son pouvoir et ses limites. On ne peut soigner que celui qui prend la mesure de sa pathologie et qui désire se soigner. C'est dire aussi que cette philosophie-là, l'épicurienne, choisit implicitement son public, s'adressant de fait à une certaine catégorie d'esprits, lesquels ne peuvent sérieusement adhérer à aucune autre. Chaque philosophe choisit son public tout en prétendant s'adresser à tous.

Le philosophe est un homme qui s'adresse à un homme.

A qui s'adresse la philosophie de Pyrrhon ?  C'est une vraie question, car on voit immédiatement qu'elle ne saurait convenir à personne, ou presque : ni les jeunes - il faut avoir beaucoup vécu pour accéder à ce détachement mental - ni les ambitieux, les avares, les industrieux, les passionnés, les libidineux,  ni les savants, mais peut-être à ce rarissime quarteron d'esprits revenus de toutes les illusions et folies de la vie civile et politique. Et parmi les philosophes, amants de la connaissance, qui donc peut se défaire des opinions et des doctrines pour suspendre toute adhésion à quelque théorie que ce soit ? La science va son chemin conquérant, elle semble ruiner le pyrrhonisme dans son fondement même, mais qui verra que toute cette logomachie scientifique est encore une illusion de science ? Le pyrrhonisme se situe sur un plan inexpugnable, ruinant a priori toute opinion de savoir.

Philosopher n'est pas se promener dans les théories en glanant de ci de là quelque opinion intéressante. Ce n'est là qu'un vain dilettantisme. C'est plus sérieusement travailler avec deux ou trois pensées du fondement, celles qui vous ont éveillé et suscité, celles que vous avez reçues comme un appel à vous adressé, personnellement adressé, et qui vous destine à cheminer avec elles. Au terme du voyage, vous-même, peut-être, saurez-vous créer quelque chose qui n'a pas encore été dit, et qui éclairera quelque lecteur. Ainsi va la pensée.