"Les choses que les dogmatiques affirment avec fermeté dans leurs discours, en prétendant qu'ils les saisissent, à leur sujet nous suspendons notre jugement, en tant qu'elles sont non évidentes : nous ne connaissons que nos affects. En effet, le fait que nous voyons, nous l'accordons, et le fait que nous pensons ceci et cela nous le savons ; mais comment nous voyons, ou comment nous pensons, nous l'ignorons ; et que telle chose nous paraisse blanche, nous le disons sur le mode de la narration, mais sans affirmer fermement si elle l'est véritablement. (Diogène Laerce, IX, 103)

Ce passage m'intéresse à deux titres : d'abord cette constatation que "nous ne connaissons que nos affects". C'est un retour remarquable à la réalité sensible : l'homme, avant d'être un esprit est d'abord un corps et c'est dans ce corps qu'il reçoit les impressions diverses qui viennent du dehors et du dedans : il sait bien s'il a froid ou chaud, ce savoir est irrécusable. Mais il faut bien constater que l'esprit a tendance à outrepasser les bornes de la sensation et de l'affection, pour imaginer des causes et des effets, à affirmer et à nier, à dogmatiser. Le sceptique se refuse à de telles extrapolations dans le "non évident" (adèlon) : il suspend son jugement. La sensation est du vécu pur, de l'expérience sans concept. A partir d'elle on ne peut bâtir nulle connaissance. En d'autres termes l'homme comme être vivant et sentant est à tout jamais immergé dans le monde des apparences, lesquelles ne renvoient à aucun être caché, à aucun mystère, et qui valent par elles mêmes dans la gratuité de leur surgissemenet :

          "Mais l'apparence règne partout, où qu'elle aille" (Timon de Phlionte).

Le second point, moins connu, mérite toute notre attention, et je ne vois que Montaigne pour en avoir saisi la signification, lorqu'il dit qu'il ne dit pas l'homme mais qu'il le récite. Que telle chose nous paraisse blanche "nous le disons sur le mode de la narration" : on ne peut définir les phénomènes, les apparences, les processus, parce que tout est mouvant, fluent, changeant. Nous disons "la chose", mais il n'y pas de chose, nulle part quoi que ce soit qui ait la stabilité et l'immutabilité de la chose. Montaigne encore : "le monde n'est qu'une branloire pérenne. Toutes choses y branlent sans cesse : la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d'Egypte, et du branle public et du leur " - Il est remarquable que Montaige donne comme exemple du "branle" des choses réputées stables : c'est que nous sommes prisonniers de nos représentations et que nous répugnons à voir le mouvement universel. Dès lors, que signifie philosopher ? Certes non d'escalader le ciel pour y bâtir des édifices pompeux, certes non de nous crisper sur l'eau qui nous coule entre les doigts, mais bien de "réciter", de raconter, de décrire des mouvements, des allers et retours, allant d'"une ivresse naturelle", vaticinant dans le flux des apparences.

C'est une grande et belle humilité que de savoir se borner.