Le tanka est un poème de forme fixe, fort prisé dans la tradition poétique japonaise. Il comprend cinq vers impairs, respectivement de 5, 7, 5, 7 et 7 pieds, soit 31 pieds au total. Vers impairs, nombre de vers impair, nombre de pieds impair : c'est le règne de l'impair, si l'on met à part la somme des deux vers de 5 pieds.

Le tanka est en quelque sorte un haïku prolongé. Remarquons que les trois premiers vers forment très précisément un haïku (5,7,5). Le haïku est incisif, direct : il saisit une sensation et la fait vibrer, sans artifice, sans fard, sans verbiage. Il frappe avec la soudaineté de l'éclair. Le tanka, en offrant l'opportunité supplémentaire de deux vers plus amples (7 et 7 pieds), invite à une sorte de frémissement continué, comme le battement d'une aile, ou le rayon qui filtre inopinément par les feuilles. Mais dans tous les cas on évitera de bavarder, ou de donner dans le subjectif : haïku et tanka ne valent que par la saisie directe d'une impression, juste ce qu'il faut dire pour faire voir et sentir, à l'orée du langage. C'est pourquoi ils sont difficiles, comme ces traits d'encre chinoise qui d'un seul geste révèlent un monde.

Nous n'avons pas, que je sache, d'équivalent dans notre poésie occidentale : nous décrivons, nous pensons, nous parlons, nous rhétorisons. C'est parfois sublime, parfois languissant. Des pans entiers de notre poésie sont aujourd'hui à peu près illisibles : nous sommes agacés par l'enflure, parfois par la forme trop prévisible. Nous aimons mieux quelque chose qui éveille, qui secoue, qui tranche, qui invente à chaque fois des formes nouvelles.

Le vers impair, qui est plutôt rare dans la poésie française, présente une difficulté particulière : à nos oreilles façonnées au pair (l'alexandrin, le décasyllabe, l'octosyllabe etc) le vers impair apparaît boiteux, incomplet. Essayez d'écrire un vers de 11 pieds, vous verrez que d'emblée cela cloche. Ecrire en impair relève de la gageure : c'est pourtant ce qu'exigent le haïku et le tanka. Cet exercice sera décisif pour vous libérer des rythmes automatiques, des pièges de la ritournelle. De plus il faudra qu'au total, sur le poème dans son ensemble, une secrète consonance fasse chanter toutes les parties dans l'harmonie du tout.

Mais l'essentiel est ailleurs. On se demandera : pourquoi la poésie ? Je dirai que le statut de la poésie est de se tenir à l'orée du langage, de veiller à cet espace merveilleux du commencement, entre silence et parole, lorsque dans l'âme silencieuse, méditative et dégagée, une impression surgit, venue on ne sait d'où, vierge de toute pensée, et que soudain paraît un mot, une suite de mots, incongrus, inopinés. La sensation, inexplicablement, gracieusement, a fait naître une image sonore, qui résonne, et qui appelle, et cela fait un vers, un premier vers, et d'autres, parfois; pourront suivre et faire un poème. Ce passage-là c'est la merveille.

Valéry disait : le premier vers est le don des dieux. Je dirai plutôt : le premier vers est le don de la sensation, cet autre nom du hasard et et de la gratuité. Le poète est d'abord l'homme qui écoute.