Le pyrrhonien ne détermine rien de façon dogmatique et suit les apparences (phainomena) : "lorsque des impressions variées nous frappent, nous dirons qu'elles apparaissent, les unes et les autres ; et la raison pour laquelle ils posent, disent-ils, les apparences, c'est qu'elles apparaissent". (DL,IX 107)

J'aime cette position purement nominative, qui éxclut tout développement, tout verbiage ; les apparences apparaissent et sont les apparences parce qu'elles apparaissent. Que dire d'autre ? Il s'agit bien de ramener l'usage du langage au degré zéro, purement désignatif, sans jugement de valeur. C'est peut-être ainsi qu'il faut entendre la fameuse "aphasie" de Pyrrhon, qui n'est pas à proprement parler un silence - Pyrrhon parlait beaucoup, pourfendant sans relâche les thèses dogmatiques - mais un discours du minimum qui prend acte de l'apparence comme telle en tant qu'elle apparaît. 

On aurait tort de sourire  : nous sommes tellement contaminés par les mots, conditionnés par le langage qui véhicule tant de prénotions, de prérequis, depréjugés, de croyances et de valeurs implicites qu'il nous est bien difficile de percevoir quoi que ce soit de manière originaire. Nous pensons au lieu de sentir, mieux nous sommes pensés par la langue. Ce qu'offre l'approche pyrrhonienne c'est la chance d'une déconstruction méthodique, d'une rupture salvatrice, d'un curetage généralisé, comme ces "remèdes purgatifs (qui) non seulement éliminent les humeurs du corps, mais sont eux-mêmes expulsés". Si j'utilise le langage pour critiquer l'usage du langage, encore faut il que cette critique elle-même s'évacue par élimination.

Si bien que l'"aphasie" est bien le maître mot de la pratique pyrrhonienne : et si l'on parle encore - comment faire autrement dans l'usage ordinaire de la vie - ce ne sera plus guère qu'à titre de récit, sans nulle prétention  : voici ce qui m'apparaît comme cela m'apparait.