La sensation, dans le texte magistral d'Epicure, occupe une position à la fois fondamentale - toute connaissance vient des sens - et cruciale, en tant que par elle se fait la Krisis, l'examen critique par lequel se fait le retour à la "chose même". Voyons cela de plus près.

L'aisthesis, la sensation, pourrait se définir comme l'effet que produit à la surface d'un corps sensible le contact d'un autre corps. Une "impression" dira plus tard, fort justement, Hume. Un corps me frôle,  je sens le contact sur ma peau. La sensation est dite "évidente" car elle est éprouvée directement par moi comme un événement sensoriel, comme une modification du tissu sensitif. La sensation est réelle, elle est ce quelque chose qui se passe au contact d'un réel corporel. Elle est réelle en tant qu'elle est effective, productrice d'effets. "L'existence des sensations effectives garantit la vérité des sensations puisque le fait que nous voyons et que nous entendons a la même sorte d'existence que le fait de souffrir". 

Cette dernière phrase est de la plus haute importance : l'effectivité de la sensation s'atteste dans l'affectivité. La modification produite sur le corps par le contact ( et la vue est un contact à distance) est im-médiatement plaisante ou déplaisante. Plaisir et douleur sont co-extensifs de la sensation comme telle. L'affectivité est un critère essentiel de l'effectivité. 

La sensation est dite "alogos" - sans raison, entendons sans rationalité, antérieure comme telle à toute rationalité. Elle se produit en fonction des échanges innombrables entre les corps. Elle est sans raison (logos) mais on pourrait dire aussi sans langage (logos). C'est dire qu'elle précède de sa nature toutes les opérations plus tardives de la mémoire et de la rationalité. Sa vérité n'est pas dans le discours ni dans l'opinion. Vérité principielle, fondatrice, vérité des contacts et des stimulations irrationnelles, vérité du corps sentant, vérité d'un réel préreflexif, immanent, toujours présent : si je doute de la réalité d'un corps quelconque je puis toujours revenir à la source, c'est à dire à l'expérience sensorielle qui m'assure la présence. Double présence, celle du corps externe, celle de mon propre corps sentant. Dans cette expérience le sentant et le senti fusionnent dans l'expérience sensorielle comme telle. Le froid me saisit, le chaud me transit, cette main me saisit, telle forme me séduit : c'est du réel.

La thèse d'Epicure c'est : il n'y a pas de sensation fausse. La sensation est toujours vraie, dans le registre qui est le sien, celui du contact. D'où cette phrase étonnante : "Les visions des fous et des rêves sont vraies, puisqu'elles meuvent, et que le non-être ne meut pas". Les sensations des fous ou celles du rêveur sont effectives - et affectives - produisant  des effets (elles meuvent) non moins que les visions d'un homme ordinaire et éveillé. Le vrai, encore une fois, se définit par l'effectivité, et non par la conformité à la raison. Mais alors, qu'en est-il de la vérité comme conformité ?

La sensation est vraie, mais alogos - privée de raison. La raison viendra après, en examinant le contenu de la sensation, en procédant à un examen de vérification. La vision du fou est vraie en son genre, reste à voir si le démon qu'il voit, le persécuteur, existe bel et bien, ou s'il est pure fantasmagorie. Si elle est confirmée ou non infirmée elle est vraie ; si elle n'est pas confirmée, ou si elle est infirmée, elle est fausse. Ici le sens de "vrai" et "faux" se rapporte au jugement, à la raison donc, en tant qu'elle s'efforce de produire un constat de réalité objective, par exemple en forgeant des idées, des concepts fondés sur l'expérience, dont le contenu repose bien sur la sensation, mais qui se présente comme le fruit dune abstraction à destination universelle. Par exemple : l'idée de cheval, ou d'homme, pour lesquelles il existe une expérience généralement partagée, communicable par le langage.

Reste que le cheval pensé ou imaginé aura toujours moins de réalité, d"épaisseur, de contenu charnel que le cheval touché, caressé. L'idée est un décalque affadi de la chose : c'est la leçon de l'empirisme.

L'originalité propre de la pensée d'Epicure est de revaloriser ce domaine si décrié de la sensation, de lui conférer ses lettres de noblesse, en revitalisant l'expérience directe que le sujet peut entretenir avec le "monde" : non pas un monde transcendant des idées pures et éternelles (Platon), mais le monde bien réel, effectif et agissant des corps vivants et sentants, emportés dans le mouvement tourbillonnaire des atomes. Réalité du corps - puisqu'en dernière analyse il n'existe que des corps dansant dans le vide infini.